Le temps d'écrire

Le temps d'écrire...

Et si tu prenais par hasard, par envie, ou parce que tu n’as pas encore vraiment essayé, le temps d’écrire…Le temps de t’arrêter, de regarder les autres et toi et le monde et de construire un chemin à travers tout cela.

Une autoroute, une rive boisée, un aride sentier de montagne…Peu importe. Juste l’évidence de dire : je suis là, et voilà comment je vois les choses.

Mon horizon à moi, c’est de t’accompagner dans ta démarche, pour aboutir ensemble là où seul, parfois, on se décourage. Créer les conditions pour que quelque chose s’ouvre et que la lumière, ou l’ombre, puissent passer.

Alors, en route…!

lundi 16 avril 2018

Atelier d'écriture Lyon - Séance 13 - L'instant et la durée (3-Ricochets)

Mardi 27 mars.
Le haïku nous a permis de travailler sur l'instant.
L'écoute musicale nous a offert un espace-temps différent, celui d'une chanson, d'un morceau de musique pour ancrer un texte.
Ce soir, nous allons travailler directement avec les "mots du temps" et nous en servir pour faire des ricochets et explorer un nouvel espace.

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EROSION

Elle était si vieille et si raide qu’elle ne pouvait plus marcher. Elle était usée comme un galet trouvé sur la plage.

Un galet qu’un enfant aurait ramassé sans réfléchir, ne voyant que lui, unique parmi tous les autres.
Il l’aurait trouvé assez rond, assez doux, assez solide pour le caresser et en faire son trésor.

Un galet si beau qu’un artiste s’en serait emparé pour le peindre de mille points colorés, révélant sa richesse cachée.

Elle était si vieille et usée qu’elle ne pouvait plus marcher. Elle restait assise sur sa chaise au tissu élimé.

Un enfant venait parfois près d’elle, en fin de journée, quand le calme revenait. Il s’approchait tout près pour se laisser bercer par le chuchotement des vagues qui s’évanouissaient sur la plage, buvant chacune de ses paroles à petites gorgées, des paroles du passé qui le nourrissaient. 

Isabelle


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vendredi 6 avril 2018

Atelier d'écriture Villeurbanne - Retour sur les séances découvertes du jeudi 29 mars

Jeudi 29 mars. Moment de découverte partagé dans les locaux de l'association La Miete à 10h et à 20h. Dans la grande pièce du bar associatif, l'espace nous accueille, nous laisse respirer. Rumeur douce de la ville, frottements de trottinettes ou de rollers, voix étouffées des autres habitants du lieu, l'ambiance invite à la concentration, à l'apaisement.



Merci à Roselyne, Jean-Paul, Jacqueline, Frédérique, Anne-Laure, Cindy, Geneviève, Gulay, Julie, Maryline, Ahmed, Thierry, Martine, Anne, Maël, Marie-Christine, Chantal, Stéphane et Maëlle.

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Dans mon coeur, il y a une musique qui voyage en chantant à tue-tête. Je navigue les yeux dans le vague pendant des heures. Dans mon lit, il y a des couleurs qui se bousculent en s'élevant dans les airs.


Dans ma valise, il y a le voyage qui s'enferme en brûlant la dernière page. La couleur navigue à jamais. Sur mes épaules, il y a la couleur bleue qui flotte en tissant des promesses.


Derrière mon dos, il y a la foule qui se bouscule en se trompant d'adresse. Pour la première fois, la créativité me fait vivre. Dans mes veines, il y a la joie qui fait rêver en dessinant ton visage.


A ma fenêtre, il y a une femme qui caresse une licorne en tissant des promesses. Scintillements, belle dame, chante. Sous ma peau, il y a la musique qui galope en cherchant la sortie.






Dans mon immeuble, il y a une famille qui sort en se donnant la main. Besoin de vacances, comme eux. Je ferme les yeux. Dans mon bureau, il y a la mer qui chante en imitant ta voix.


Dans ma poitrine, il y a un lampadaire qui patauge en s'élevant dans les airs. Colère, je me perds et m'affaire, mais je retombe comme une bombe et, sur mon bureau, il y a un capharnaüm qui exulte en brûlant sa dernière page.


Dans ma poitrine, il y a du bonheur qui fait vivre en courant à perdre haleine. Mon château dans le ciel navigue lentement. Dans mon jardin, il y a une musique qui flotte en changeant de couleur.


Dans mon ventre, il y a un acrobate qui s'amuse en dansant la valse. Au lever du jour, la valise est prête, le voyage exulte. Sur le trottoir, il y a une jeune femme qui s'échappe en abandonnant tout.







Sur ma bouche, il y a une fratrie qui s'amuse en faisant des grimaces. Un des enfants chante pour la première fois et dans mon oreille, il y a une musique qui voyage en changeant de couleur.


Sur le trottoir, il y a le bonheur qui joue en faisant des grimaces. La joie s'offre à l'infini. Dans mon ventre, il y a un extraterrestre qui bouge en serrant les poings.


Dans mes mains, il y a une licorne qui court en creusant jusqu'à la source de la vie. Elle étend sur mes épaules un acrobate qui chante à tue-tête.


Dans ma tête, il y a une fratrie qui chante en se donnant la main. A la tombée de la nuit, un enfant souriant s'envole et le matin, sous mes pieds, il y a une femme qui se fige en cherchant la clé.






Dans mon oreille, il y a Popeck qui flotte en cherchant la sortie. L'ouverture se dessine le temps d'une chanson. Sur ma bouche, il y a un extraterrestre qui s'enferme en cherchant la clé.


Sur mon front, il y a un coucher de soleil qui se fige en rêvant à demain. J'exulte dans un tourbillon de désirs qui s'entrechoquent. Puis soudain, dans mon coeur, il y a un acrobate qui s'élance en serrant les poings.


Dans mes mains, il y a le bonheur qui frissonne en s'abandonnant. Les sourires se bousculent. Sur mon front, il y a des couleurs qui vivent en rêvant à demain.


Dans mon caddie, il y a un coucher de soleil qui s'enflamme en se trompant d'adresse. La mer s'en échappe encore un peu. Sur mes paupières, il y a un scintillement qui exulte en oubliant l'hiver.



 


Dans ma valise, il y a une licorne qui rit en répétant ton nom. A l'infini, elle voyage vers de grandes découvertes. Dans mon pays, il y a des palmiers dorés qui s'enflamment en dessinant ton visage.


Dans mon pays, il y a des sourires qui flottent en creusant jusqu'à la source. L'horizon s'allège au lever du jour. Sur mes paupières, il y a de la complicité qui se dessine en dansant la valse.


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vendredi 23 mars 2018

"...Et je nageai jusqu'à la page" - Elisabeth Bing - Editions des Femmes - 1976

"...Et je nageai jusqu'à la page" est le texte fondateur des ateliers d'écriture en France.
Elisabeth Bing y raconte, à la manière d'un carnet de bord, son expérience de "motivation à l'expression écrite" avec des enfants classés comme "caractériels" dans un institut médico-pédagogique en 1969.


Puissant éblouissement que ce texte, que je découvre dans une démarche d'approfondissement de ma pratique. Il offre des éléments concrets d'une pédagogie à l'oeuvre mais va bien au-delà, interroge mon propre rapport à l'écriture, à l'écriture des autres. Il permet d'embrasser une démarche qui ne vise pas juste à faire écrire, faire utiliser les mots, faire produire,  mais accompagner l'autre à parler avec ses mots.

Animer un atelier d'écriture implique pour l'animateur la nécessité de quitter le chemin de son écriture pour cheminer avec l'autre, se battre ensemble avec le "nommé" et permettre au participant d'atteindre sa rive propre, son point d'amarrage avec le réel, sa capacité unique de dire. C'est parfois un exil, où il faut être capable de faire le deuil de ses propres découvertes pour permettre au participant de concrétiser les siennes. Lutter contre sa propre éminence savante, expérimentée, pour accepter d'autres reliefs, d'autres itinéraires, d'autres représentations subjectives. Animer un atelier d'écriture est un combat.

Elisabeth Bing évoque ainsi son parcours de pédagogue, ses tâtonnements, ses avancées, son chemin progressif vers l'écriture des enfants qui lui sont confiés :
" Ces écrits inintéressants, banals, mièvres, souvent illisibles, parfois vulgaires et généralement dysorthographiés étaient les seuls ponts de mots les reliant à moi (...) Je suivis la trace du fin réseau nerveux de leur écriture jusqu'entre les lignes, entre les lettres (...) Je passais trois quart d'heure sur cinq lignes. Des indications précises de travail se mirent à maculer les marges (...) Faire sauter les multiples freins était les déconditionner, ce ne pouvait être que par la violence de la douceur. Mon travail de déconditionnement commença par un long travail de réassurance. Y avait-il seulement dans un texte deux mots qui se côtoyaient de façon intéressante, ils étaient entourés, commentés, j'aime, j'adore cela, ils étaient valorisés (...) Ce retour sur un texte écrit au hasard allait leur faire apparaître leurs mots comme des êtres vivants, comme des prolongements d'eux-mêmes. Ce travail de retour allait les conduire à une reconnaissance de leurs possessions, à l'agrandissement de leur territoire (...) Ainsi commencèrent des séances  passionnées de travail sur leurs premiers écrits. Ainsi les premiers ateliers d'écriture. Je les dressai au combat (...) Vous vous battez sans cesse (...) battez-vous donc avec vous-mêmes, battez-vous avec vos écrits rechignés, prenez vos mots un à un et mesurez vos poings (...) Si le texte ne vous ressemble pas, travaillez-le (...) Apprenez à vivre cette écriture comme bat votre coeur, comme on respire. Sortez lire vos textes dehors et à haute voix, par vos oreilles vous entendrez ce que vous y aimez, ce que vous ne pourrez supporter vous sera jeté par vous-même comme un défi. Relevez-le. Si vous ne pouvez parlez, criez-le. si vous ne pouvez le crier, murmurez-le, chantez-le, faites en une longue et terrifiante confidence aux arbres et au ciel, marchez en hurlant, il vous viendra peut-être une écriture debout adhérant au rythme de votre souffle et de votre voix avant que le vent ne les érode (...) Lorsque votre texte vous fera totalement plaisir, alors rentrez dans l'espace de la classe, je vous attendrai, je l'écouterai et nous pourrons parler, s'il vous manque un mot je vous aiderai à le trouver, nous chercherons ensemble (...) Les textes initiaux devenaient de véritables puzzles, et nous riions. La réassurance commençait en se flattant du nombre d'obstacles à franchir. Plus le brouillon était taché, raturé, réécrit, déchiré, plus nous le sacrions beau. Les enfants se mirent à aimer la magnificence de ce travail pour lui-même".

Le récit enchâsse les moments partagés avec les élèves, les interactions qui sont nées, les brouillons aussi où l'écriture enfantine et les dessins restituent la trame physique de ce combat partagé vers le dire. 


"Faire sortir les enfants de la classe, tenter de les aider à entendre, leur apprendre la voix réelle du dehors, celle qui est la plus proche. Ecoute directe d'une voix infinie, et inlassablement dire cette voix pour se calmer, pour conjurer le malheur de mentir en parlant abusivement des choses, en les "mal nommant" (...), en les "traduisant" en des formules figées, où elles meurent, momifiées (...). Vous vous installerez tranquillement dans un coin, vous ferez silence (...) vous aurez alors la sensation de pénétrer plus loin dans le silence, comme dans un endroit dont vous écartez peu à peu les branches pour en découvrir la clairière. Votre oreille deviendra de plus en plus ouverte...Vous verrez alors qu'une chose inattendue se passera si toutefois vous vous donnez les moyens d'aller assez loin dans le silence. Alors nommez tout ce que vous entendez, écrivez-le sans vous soucier d'organiser un texte, n'inventez pas, écrivez...Il suffit de nommer".

Née à Verdun en 1934 et installée jusqu'à 11 ans dans un village de l'Aube où elle est marquée par les images de bombardements et d'exode de la 2e Guerre mondiale, Elisabeth Bing parle aussi de son propre parcours, du mutisme vers l'écriture. Elle restitue l'échange profond qui se noue entre l'accompagnant et l'accompagné, où les blessures et la lumière de l'un et de l'autre se croisent, se touchent, se répondent, se rencontrent, pour aller plus loin.
"Si ma folie reposait dans le fait que trop tôt les yeux me furent tenus ouverts, chute d'un toit soufflé, pied d'une mère transpercé, sein déchiqueté d'une paysanne, dans le silence d'une même déflagration, qu'au moins ces yeux dilatés fous sur le spectacle qu'un enfant ne peut voir servent à la qualité de mon regard. Il ne m'est plus resté que cela, j'ai résisté à toute culture, à toute éducation. Expulsée jadis d'un royaume en paix, c'est sur le fil des mots que je tentai de me refaire un monde (...) Ces réfugiés dans la bulle, sortant eux aussi de quelque guerre (...) m'étaient d'une très ancienne proximité (...) Le lieu de notre combat fut celui qui déjà était mien : le lieu du texte".
"J'ai tenté en partant de la souveraineté de ma propre enfance de délivrer la leur, de faire affleurer avant tout engagement du monde ce que le monde lui-même ne fera plus que tenter de recouvrir."

Elisabeth Bing évoque concrètement les thématiques abordées dans les ateliers et leur impact sur les enfants : j'aime et je n'aime pas / que signifie pour toi le mot "espace" ? / l'exercice du "nommé" : ce que j'entends - décrire un espace limité - décrire un arbre / la porte, le vol d'Icare / la perdition dans le désert / les mythes : le labyrinthe, le bateau des Argonautes, Médée / le "rapt des éléments" : je suis le vent...
"De même que l'exercice du nommé délivrait la poétique du réel, de même les portes du labyrinthe délivraient la bête prisonnière, l'imaginaire. L'écriture du labyrinthe travaillait dans l'enfant comme déploiement expansion dans les régions inexplorées de leur propre monde-mythe, elle était reconnaissance de soi dans la cave, là où l'on chante pour se rassurer parce qu'on a peur. Ainsi l'écriture était-elle filet de voix debout dans le noir".






Un livre émouvant et profond qui permet de se reconnecter aux valeurs à l'oeuvre derrière l'accompagnement à l'écriture : don de soi, exigence, bienveillance et respect de l'autre, dans sa singularité et sa richesse.

"Délier les ailes, offrir des espaces infinis fût-ce au risque de frôler l'extrême, pénétrer dans le labyrinthe et s'y éprouver jusqu'à la sortie était essentiellement tenter de délivrer de la parole anodine, délivrer la part maudite ou sacrée de l'écriture, délivrer de l'incarcération (...) Rendre essentiel le jeu de l'écriture et rester à la vigie dans ce trajet, immuable présence, ouverture et lecture, lieu où l'on peut toujours s'arrêter, apporter le texte et le travailler, l'épingler enfin au mur et ce tribut à soi-même payé...repartir pour éprouver de nouveaux pouvoirs".

"Je n'avais que moi et n'ai donné que moi, mais cette indigence même m'a conduit à laisser vibrer en moi leur désir pour leur en retourner l'écho. Mon rôle était d'être attentive. Ce fut celui d'avoir un regard (...)."

Après cette expérience, Elisabeth Bing initie les premiers ateliers d'écriture pour adultes à l'université d'Aix-en-Provence et crée en 1980 une association qui forme de nombreux animateurs professionnels en France.
Elle est morte le 27 avril 2017.

Livre épuisé, mais disponible en prêt à la Bibliothèque de la Part-Dieu (Lyon).

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mercredi 21 mars 2018

Atelier d'écriture Lyon - Séance 12 - L'instant et la durée (2)

Mardi 13 mars. Après le haïku qui nous a permis d'approcher une manière de saisir un instant et l'émotion qu'il provoque, nous allons élargir notre espace-temps à celui d'une écoute musicale.
A partir de 4 fichiers son sélectionnés sur Free Music Archive.

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Elle venait souvent déjeuner d'un sandwich dans le bar, près du lycée, parce qu'ils avaient encore un jukebox à pièce où on pouvait passer des vieux tubes.
Elle avait ses habitudes, tenaces, rassurantes. Par exemple, elle s’asseyait toujours au fond du vieux café, à la petite table pour deux. Elle se plaisait aux côtés de l’énorme plante verte dépolluante que la patronne, Renée, avait jugé bon d’installer là, à l’époque où les vapeurs de tabac formaient un brouillard épais au plafond en lambris. Loin des néons éblouissants, cet emplacement était idéal pour suivre du regard les passants anonymes, leurs semelles perdues sur le trottoir, tout en profitant de la musique qu’elle sélectionnait parmi la montagne de titres à sa disposition.
Ce jour-là, elle opta pour Chris Isaak, « Wicked Game ». Après avoir déposé son manteau et son sac sur une des deux chaises en formica et commandé un sandwich rosbeef-moutarde et un café à Renée, elle s’approcha de la machine. C’était toujours la même sensation, le même fourmillement au bout de l’index, comme si toute son énergie se concentrait sur le centimètre carré d’empreinte digitale qui s’apprêtait à appuyer sur le bouton du disque choisi. Un moment d’extase, presque un moment de folie. Une liberté aussi. La clé de quelques minutes rien qu’à elle, pour s’évader où bon lui semblait.
Elle se rassit, tremblante, écoutant le cœur battant les premiers accords de guitare. Au même instant, les quelques gouttelettes qui tombaient mollement sur le pavé se transformèrent en une pluie torrentielle, lessivant d’un coup d’un seul rue, voitures et badauds. Ses yeux se fermèrent sur ce spectacle diluvien. Ses pensées, mêlées aux odeurs de la pluie et du sandwich à peine entamé, vagabondèrent doucement. La mélodie, douce et nostalgique, l’envahissait peu à peu, langoureuse, envoûtante.
Soudain, elle rouvrit les yeux. Le vieux café avait disparu. Les tables avaient laissé leur place aux étendues de sable balayées par les vagues. Son visage, fouetté par les embruns, recevait avec bonheur la fraîcheur océane. Elle quitta ses chaussures et partit dans une course folle, respirant à plein poumons le parfum sauvage de la plage abandonnée. Le contact du sable froid sur ses pieds nus était un émerveillement lui traversant le corps. Elle courait, courait, à perdre haleine, toujours emmenée par la voix suave du chanteur. Des larmes coulaient sur ses joues rosies par l’effort. Elle s’arrêta brusquement et se mit à tournoyer, les bras écartés, dans une danse nerveuse et insensée. Elle stoppa à nouveau. Le vertige la saisit, emportant le paysage époustouflant dans une ronde affolée. Cette chanson la droguait. Elle sentait grandir son envie de bouffer la vie, d’oser toutes les folies. La résilience absolue était au bout des derniers accords.
Quand la chanson s'arrêta, elle termina son café et sortit, le sourire aux lèvres.

Aurélie



Après le bain, les dents, l’histoire et le câlin, il y avait encore la berceuse. Chaque soir, c’était le même rituel qui n’en finissait pas. Il s’asseyait au bord du lit de l’enfant et commençait à lui susurrer cette petite ritournelle pleine de mélancolie. Ce soir, comme souvent ces derniers mois, son petit bonhomme peinait à retrouver son calme.

Ils avaient couru toute la journée dans les vagues, le vent dans les cheveux, à en perdre haleine. Ils avaient écouté le bruit de la fête foraine, au loin. Ils avaient respiré l’air à pleins poumons. Ils avaient chanté, dansé, virevolté, frappé dans leurs mains…

Toute la journée, ils avaient tenté d’oublier l’absence de la mère qui avait décidé de partir, pour vivre sa vie loin d’eux, comme une fuite en avant, sans revenir en arrière.

Assis au bord du lit, il regardait l’enfant qui s’était endormi finalement. Maintenant, il l’écoutait respirer, en rythme, la douceur sur son visage et le calme retrouvé. Il éteignit doucement la lampe représentant un ours sur la lune et sortit sans bruit.  

Nadia


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dimanche 11 mars 2018

Atelier d'écriture Lyon - Séance 11 - L'instant et la durée (1)

Mardi 27 février. Après le lieu, le personnage, le discours, nous allons nous intéresser à la matérialisation du temps, dans son surgissement ou sa durée.

Pour le première séance de ce cycle, nous allons aborder le haïku, forme japonaise de poésie permettant de saisir un instant et l'émotion qu'il provoque.

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sur le mandala pastel -
le pinceau crache
une constellation ténébreuse


Laetitia





Le long du sentier
Surgit une nuée de quads
Poignard en plein coeur

Isabelle






Quatre cerfs dans la neige,
L'enfant grimpe au dolmen,
Sourire intense.

Danielle

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jeudi 8 mars 2018

"La couleur de l'eau" - Kerry Hudson - Ed. Philippe Rey - 2015








Ce roman parle de la rencontre de deux êtres que rien ne prédestine à se rencontrer : Alena, jeune russe sans-papiers a cru quitter sa Sibérie natale pour une nouvelle vie à Londres ; Dave, vigile dans un magasin, vit seul et comme en exil dans le quartier de Hackney, dans l'East London.

De cette intrigue aux allures de romance trash, Kerry Hudson installe une histoire captivante de résilience, où la subtilité de l'écriture prend le contrepied de la rudesse des thèmes abordés.
La construction, fondée sur des flashbacks tissés régulièrement dans le fil du récit, éclaire progressivement le parcours des deux personnages principaux, plaçant le lecteur en position de "porter" lui aussi les personnages puisqu'il est le seul à savoir ce que les deux héros se cachent mutuellement jusqu'à la fin du roman. 
L'aller-retour régulier entre le présent et le passé donne de l'épaisseur à la description des corps, des lieux, et aux attitudes, motivations, ressentis des personnages.
L'écriture enfin, fragile, photographique, sensitive, dépourvue de pathos, accompagne cette rencontre improbable et lui donne la légèreté nécessaire.

"La courbe de ses épaules, c'est ce qu'il vit en premier, il la reconnut de l'autre bout de la rue. Il n'avait pas remarqué le sac à ses pieds, un sac de l'armée poussiéreux, rouge et ventru, avec une manche qui dépassait de l'ouverture. (...) En s'approchant, il se dit qu'il se souvenait de chacun de ses traits, comme s'il la voyait tous les jours, ses yeux intrépides, ses cheveux courts et drus qui aujourd'hui lui faisaient penser à la fourrure d'un renard, un animal farouche, urbain.
Le sommeil l'avait déserté depuis quelques nuits comme si son esprit rechignait à cesser de penser à elle et il était resté allongé, crevant de chaud, écoutant des conneries à la radio, les pieds à l'air, la couette enroulée autour du corps. A l'heure de sa pause, aujourd'hui, il avait mangé cinq biscuits Breakaway, à peine conscient de leur goût jusqu'à ce qu'il sente un film huileux sur sa langue. A présent, marchant vers elle, il percevait la pellicule de sucre sur ses dents, la couture collante de sueur à l'entrejambe de son pantalon synthétique. Il avait honte de son costume bon marché et de sa fine chemise blanche - ce n'était que le début de ce qui n'allait pas chez lui. Mais elle était là, elle était revenue vers lui, vêtue de la même robe jaune, une marque rose sur son épaule, creusée par la bandoulière du sac, et elle l'attendait.
Il allait la faire pivoter, lui toucher l'épaule peut-être, mais au moment où il traversa et surprit son reflet dans la vitrine d'un magasin, il ne fit plus confiance ni à ses bras ni à ses mains. Il resta planté ainsi, la contemplant dans la vitrine, image pâle qu'un souffle risquait d'emporter.
Elle finit par se retourner. Ils se faisaient face, elle souriait presque , ses yeux intensément braqués sur lui. "Je viens demander si vous voulez boire quelque chose avec moi" (p. 19-20)

Le titre original du roman est "Thirst", soif en anglais. Il a été traduit dans l'édition française par "La couleur de l'eau", probablement en référence à ce passage du livre :
"Alena lui avait acheté cette chemise, elle disait qu'elle faisait ressortir le gris de ces yeux, semblable à de l'eau de pluie. (...) Dès le premier jour, ce qu'il avait vu dans ses yeux était honnête, clair, de la beauté du quotidien, comme l'eau du robinet". (p.278)
Le titre français illustre particulièrement l'opposition construite par l'écriture entre les couleurs du passé, devenues des ombres, et la transparence, l'évidence, du regard des personnages l'un sur l'autre.


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jeudi 8 février 2018

Atelier d'écriture Lyon - Séance 10 - Conversations (3) et lien avec l'atelier dessin

Mardi 6 février. Les retours en dessin de l'atelier de Vanessa interpellent les participants, les impressionnent. Ce qu'ils ont distillé dans leur texte éclate sur le papier, est souligné, mis en exergue...Merci aux dessinateurs d'avoir joué le jeu et d'y être allés à fond !

Après une concertation et un tirage au sort à partir des personnages présents à la séance (c'est-à-dire représentés par leurs auteurs - car il y avait 3 absents), nous formons deux groupes qui créent une saynète de théâtre à partir du contenu des dialogues de la séance 9 et des ressentis provoqués par les propositions de l'atelier dessin.

A suivre, pour un dernier ping-pong !

Lecture en partage : Quand le diable sortit de la salle de bain (Sophie Divry) p. 98-99. Dialogue de la bouilloire et du grille-pain. 




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Proposition 1 : le poireau, l'huître, Lui 
(Aurélie, Christophe, Jean-Paul)

Un poireau rêveur, arraché à son potager au petit matin ; une huître, sortie de son parc, ayant voyagé 8 heures dans une bourriche inconfortable ; et un homme qui vient de claquer la porte après une dispute, se retrouvent à la Brasserie Georges.

Saynète 1
En cuisine, c’est le coup de feu. En pleine effervescence, la brigade s’affaire autour du piano.
L’huître et le poireau sont côte à côte sur le plan de travail.


Le poireau, étonné
Mais, où sommes-nous ?

L’huître, stressée
Tu ne réalises donc pas ? Nous allons finir d’ici quelques minutes dans une assiette, prêts à être engloutis dans le gosier d’un humain !

Le poireau
Mais non ! Ç’est sympa ici ! Ils ont l’air gentil avec leurs grands chapeaux blancs. Et puis ça sent bon ! Ecoute le tintement des casseroles…

L’huître
Moi, j’entends surtout le bruit des couteaux qu’on aiguise et du feu qu’on allume. Je te le dis, les carottes sont cuites.

Le poireau
J’ai connu une carotte qui a quitté le potager, un jour. On ne l’a jamais revue. En tout cas, ici, je me sens bien. Il fait bon. Tout à l’heure, j’ai vu un groupe de navets tout propres, bien apprêtés. Je pense plutôt qu’on est chez le coiffeur ou dans un institut de beauté. Ça tombe bien, mes racines sont un peu longues.

L’huître
Mon pauvre ami ! Un oursin m’a raconté, un jour, comment ça se passait chez les humains. Tu ne vas pas rigoler longtemps, si tu veux mon avis.

Saynète 2
Dans la salle de restaurant art déco, immense, bruyante, au plafond haut, avec ses banquettes en skaï rouge. Les choucroutes et les omelettes norvégiennes valsent entre les tables.
Un homme seul, au milieu de couples, l’air satisfait, s’installe à une table pour deux.


Le serveur arrive
Vous attendez quelqu’un ?

Lui
Surtout pas ! Mieux vaut manger seul que mal accompagné.

Le serveur, tout en lui tendant le menu
Aujourd’hui, nous vous proposons un plateau de fruits de mer en entrée, suivi d’un paleron, accompagné de son gratin de poireaux.

Lui
Ça me semble très bien. Pour une fois que je peux manger des huîtres, je ne vais pas me priver. Et va pour le paleron aux poireaux.

Le serveur 
Très bien. On verra plus tard pour le dessert. Un verre de vin blanc aligoté pour accompagner le tout ?

Lui
Volontiers !

Saynète 3
Retour en cuisine.


Le serveur 
Un plateau de fruits de mer et un paleron pour la 5.

L’huître, catastrophée
Oh non, dites-moi que c’est pas vrai. Ca y est, je ne vais plus jamais revoir la mer !

Le poireau, amusé
C’est quoi la mer ? Et c’est quoi le paleron ? Quand est-ce qu’on mange ?







Proposition 2 : Le médecin, Marguerite, Rosalie, Nounou Bleu
(Isabelle, Sabine, Marie, Danielle)

Les deux sœurs viennent discuter dans la cuisine exiguë, ce cocon familial aux mille odeurs agréables. Marguerite a besoin du réconfort de Rosalie, son aînée, car elle s'inquiète. En effet, leur mère est partie amener leur petit frère Samuel pour son traitement à l’hôpital. Elles se tiennent autour de la table de la cuisine couverte de sa nappe à carreaux rouges. Comme toujours, la table est ensevelie sous un monceau de papiers griffonnés de chiffres et des calculs maniaques de leur mère. Marguerite s'assoit, quand elle voit le nounours à demi enseveli sous les feuilles noircies.

Marguerite, s'exclamant
Mais qu'est-ce que tu fais là, Nounou Bleu ? Pourquoi n'es-tu pas avec Samuel à l'hôpital ?

La peluche s’ébrouant, l'air triste  
Maman était obnubilée par une erreur dans ses calculs, qu'elle n'arrive pas à corriger. Je suis tombé du sac de Samuel et suis resté sur la table. Samuel avait beau hurler qu'il ne partirait pas sans moi, elle ne l'entendait même pas. Elle l'a tiré au-dehors sans même un regard en arrière.
C'est que Samuel va être bien seul à l'hôpital. Je suis inquiet.

Marguerite, alarmée, se tournant vers Rosalie
Non ! Ce n'est pas possible qu'elle ait fait ça ! Samuel sans Nounou Bleu, ce n'est pas possible ! Il va paniquer. Il faut trouver une solution, Rosalie.


Rosalie
Ah ! Si seulement Michel était avec nous et pas à cette fichue guerre ! Notre frère a le permis de conduire, lui !

Marguerite
Et si tu appelais  le Docteur ?

Rosalie
Bonne idée ! 
Rosalie, fouillant dans le buffet pour trouver le numéro et appellant l’hôpital
Allo ! Bonjour, je voudrais parler au Docteur Elisabeth.


Le docteur  Elisabeth
Oui. c'est moi, le Docteur aux mains noires.


Rosalie
Super ! Vous vous occupez de Samuel ce matin… il a oublié Nounou Bleu à la maison. Il doit être terrifié, vous ne pourrez rien en faire sans son nounours.

 Le docteur  Elisabeth
Ah ! C'est donc vous qui l'avez! Samuel le croyait perdu, il s'est mis dans tous ses états et a refusé tout soin. Tout le monde le cherche car il s'est caché (...) Et votre mère ! En ce moment, elle additionne les numéros de sécu et les numéros des patients de toute la salle d'attente.
S'il vous plaît, apportez-moi vite Nounou Bleu !! (...) Ah ! Attendez ! On l'a retrouvé…
Passez-moi vite Nounou Bleu, Samuel veut lui parler !

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