Le temps d'écrire

Sylvie Gier - Ateliers d'écriture à Lyon et Villeurbanne - contact : sylviegier@gmail.com

Ecrire, c'est se saisir du réel. Le toucher, l'étreindre, l'épuiser. Le résumer, le dilater. Faire ressentir d'un seul mouvement ce qui n'est qu'à nous et ce qui est à tous...




vendredi 12 octobre 2018

Juliette - Météo marine / Une petite robe noire (chanson)

Partir du concret, des sens, s'éloigner du concept, de l'idée. Mettre les mains dans le réel pour en recueillir l'estompe, l'esquisse, et raconter une histoire qui vibre en cercles concentriques autour d'un noyau.

Une écriture qui parle à chacun, qui utilise le quotidien, des références communes pour ancrer, amarrer une sensation indescriptible (Météo marine) ou une terrible réalité (Une petite robe noire). 

A découvrir !






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Atelier d'écriture Lyon et Villeurbanne - "Lieux communs"


Un atelier pour :
Sortir de notre univers et nous imprégner de l'univers des autres pour inventer, en commun, des lieux nouveaux, insolites où s'agite une histoire...

Avec, pour démarrer la séance, quelques lectures en partage : 
en 2017, un extrait de Si par une nuit d'hiver un voyageur d'Italo Calvino (1979).
en 2018, un extrait de Le Passage de Louis Sachar.











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Rose est une femme timide et réservée. Quand le temps s'y prête, elle se promène au bord du lac. Ce soir elle est avec son chat, un vrai petit guignol. Elle observe la nature et l'écoute. Une hirondelle passe et se perd dans le ciel. Au loin une chouette hulule. Rose n'aime pas entendre ce cri. Pour elle, c'est noir comme un cauchemar. Elle marche sur un chemin couvert de gravier. Sur sa droite, près d'un bosquet, une cachette est la bienvenue. Elle s'assied et se reprend tout en caressant son chat pour se rassurer. Une libellule lui fait coucou puis se pose sur un pétale de gentiane. Il est temps de rentrer. Elle se lève. Et surprise, elle aperçoit un hurluberlu se balançant dans un arbre. Il porte un pantalon tenu par des bretelles. Ses pieds dessinent à terre un petit cratère.  Il lui lance un regard qui en dit long. Mais Rose se retourne telle une girouette. Son chat, curieux et peu craintif, s'en approche et soudain l'homme disparaît comme dans un clash.



Marie-Claire
(Atelier d'écriture Villeurbanne - Miete / 2018)




La nuit était tombée depuis bien longtemps maintenant. Du dessus de l’armoire de la chambre de la jeune Sylvie, on pouvait apercevoir par la fenêtre ouverte, la clarté de la grande ourse et une myriade d’étoiles toutes plus brillantes les unes que les autres. On se serait cru dans un planétarium, une main invisible dessinant les constellations.
Sylvie est une jeune adolescente de 15 ans, blonde aux yeux gris magnifiques. C’était une fille unique, passionnée pas la galaxie et passant ses nuits à contempler le ciel sur son armoire. Pas sur son lit, pas sur une chaise, ni même à côté de la fenêtre, mais au dessus de son armoire, pour paraitre plus grande, plus proche des étoiles.
Le vent faisait bouger ses cheveux et la faisait frissonner, n’ayant qu’un pauvre tee-shirt et un misérable bas sur elle.
Ses parents lui demandaient de fermer sa fenêtre, mais elle ne voulait pas. Elle était têtue. Il faisait noir, elle entendait des bruits dehors, comme un écho dans la nuit, comme si un renard courait puis s’arrêtait, pour ensuite repartir de plus belle. Elle savait aussi qu’à sa gauche, une araignée la fixait, posée sur sa toile. Et elle ne pensait qu’à ça, tellement qu’un mal de crâne s’installa. Non, elle n’avait pas peur. Elle était effrayée, raide. Ses bras entouraient ses genoux comme pour se créer une armure. Pourtant, elle continuait à contempler l’immensité de la nuit, ne bougeant pas, prise dans un tourbillon de sensations.
L’étagère sur sa droite était envahie de poussière, à moitié cassée à cause du surpoids des livres, laissant une trace de leur passage. Une tablette de chocolat était posée sur un roman nommé « Oscar et la dame rose », d’Eric Emmanuel Schmitt. D’un bond agile, elle descendit de son perchoir, son ventre gargouillant, pour récupérer un morceau de chocolat ainsi que des dragées et se dirigea vers son lit. Elle épousseta son pyjama avant de se coucher, fatiguée, mais déçue de ne pas pouvoir rester éveillée plus longtemps.
Juste avant de s’endormir, elle visualisa la rame de métro où elle accueillerait son père le lendemain matin, rentrant enfin de l’autre bout du monde pour la retrouver.

Alexia
(atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2018)










Dans le chapeau du magicien.

La Vie me récite une fable, la mienne, chaque jour que Dieu fait dont je me garde d’oublier qu’il est le grand notable de l’univers.
Ma vie a été faite de grandes claques dans le dos et surtout dans la gueule et après m’être enfoncée dans la marmelade, j’ai dû marcher sur des cactus pour atteindre un paysage où chantaient les oiseaux.
C’est une sacrée nana, la Vie, c’est aussi une magicienne qui peut sortir de son chapeau le bonheur qui, tel un pigeon voyageur échappé de sa montagne lointaine a atterri parfois sur ma grève et m’a joué un air de guitare.
Ce matin, il a chanté au début de l’atelier d’écriture auquel j’assistais. Une jeune femme à la crinière retenue par un élastique noir, s’est assise à côté de moi.  Son grand sac contenait peut être des cartes à jouer qui se prenaient pour des rois et des reines ou des chenilles en train de fumer un joint mais elle était de taille normale, son sourire était bien le sien et si elle avait demandé à son lapin de l’accompagner, il était sans doute en retard.
Elle n’a pas raconté son histoire, elle a dit simplement qu’elle s’appelait Alice et elle a su, rien qu’en prononçant son prénom allumer une étoile filante dans mon cœur qui a laissé tomber ses pelures d'artichaut.
Une niche s’est ouverte dans la suie de ma mémoire. Je me suis vu recevoir des mains d’Edmond, mon père un grand livre coloré où figurait sur la couverture une petite fille étonnée qui ne me ressemblait pas, dont les longs cheveux carotte s’éparpillaient sur les épaules. La situation l’exigeait et je décryptais sur la page de garde, la belle calligraphie de mon père qui me souhaitait mon anniversaire tout en me rappelant qu’avoir sept ans, c’était entrer définitivement dans l’âge de raison. Le livre d’un seul coup a pesé lourd dans mes mains.
J’ai essayé pour plaire à mon papa mais je doute que j’y sois arrivée un jour.



Geneviève
(Atelier d'écriture Villeurbanne - Miete / 2018)




Je pose une question de vive voix à Geneviève, en tapant des notes sur mon xylophone :
- Dans la pinède, sur l’étang peut-on patiner ?
Geneviève me réponds avant de partir en Italie :
- Si tu as tes patins, si tu gardes l’équilibre, si tu as pris ton ultime élixir, tu pourras alors tracer suivant ton désir, sans te presser, ni abandonner tes spatules. N’oublie pas d’emporter dans ton sac ton coussin pour amortir les chutes et ton doudou pour te consoler.
- Oui c’est sûr , ça va devenir une addiction !
- C’est le pire qui puisse t’arriver me dit-elle en s’abreuvant à une vasque en pierre. Après tes exploits, ensemble, nous enverrons aux gueux quelconques des images pleines de pixels. Oh ! La vache !… Chéri, fait attention, tu fais des marques en forme de diamant comme pour napper un gâteau.
- Au fait Geneviève, l’aquarium aux deux poissons rouges, qu’en as-tu fait ?


Marie-Rose
(Atelier d'écriture Villeurbanne - Miete / 2018)









bruit de l'hélicoptère sur le tarmac
gluten dans la farine du temps
soudure de l'hiver
allergie dans son crâne
fourmis affamées
 
la guerre hagarde est au bord 
du lac, à la lisière des arbres, déjà

Marie-Hélène dort 
dans son abri
sous la chiche lumière
dans son tibia
elle sent la plaie

éclat métallique

l'étourneau rêve
sur la plus haute branche
abricotiers, oranges, 
affabilité de Noël,
dans le silence 
ne résonnent plus que

des cantiques


Sylvie
(Atelier d'écriture Villeurbanne - Miete / 2018)





Marie-Claire s'achemine à travers la lande vers le couvent des Ursulines, là-bas sur la montagne bleue. Elle espère y trouver un gîte pour la nuit. 

L'orage menace, le vent balaye les dunes. Soudain, les premières gouttes la giflent, puis la pluie drue comme un rideau obscurcit l'image de la montagne. Arc-boutée contre le vent, elle aborde avec difficulté le précaire abri qu'offre un olivier solitaire. La vieille nomade dépose son sac, sa tente, sa tirelire et son arme - un couteau bien affûté - car on ne sait jamais, en cet univers dangereux. L'eau a formé de grandes flaques où le jeu brillant des éclairs fait surgir par instants des nénuphars, des pétales de lune. 

Epuisée, trempée, Marie-Claire comprend qu'il lui faut reprendre sa course malgré la fureur des éléments mais elle s'accorde une pause. Le bourdonnement d'un hanneton égaré la distrait un instant. Elle allume une cigarette bien cachée dans la cage de ses mains, comme l'indien son calumet pour prier, et la jette aussi trempée qu'éteinte. Frissonnante, elle tousse un peu, appuie son dos à l'arbre dont l'odeur âcre mais réconfortante lui redonne courage. Déjà là-bas, dans le lointain, le ciel s'éclaircit. Un arc-en-ciel auréole l'enceinte du couvent posé comme un oiseau sur la montagne.


Jacqueline
(Atelier d'écriture Villeurbanne - Miete / 2018)





Salle/Bête

L’éclairage tamisé, équivoque, de la lampe plongeait la salle de danse dans la semi-obscurité. Le frêle scintillement des lampions projetait des créatures malfaisantes contre les parois. Au centre de la pièce, une bête énorme léchait du miel goulument et sa fourrure rêche en se frottant contre le sol produisait de l’électricité. Depuis ses yeux, minuscules lucioles flottillant dans son regard, l’on percevait un désarroi singulier, emporté comme dans un sortilège, au cœur même de cet amour abject. Il y avait en lui les fondements de la désillusion, l’alphabet faussé d’un être cassé d’où pouvait sourdre à tout moment l’incommensurable douleur, le ballet frénétique d’une âme captive de son reflet dans cette salle entourée de miroirs qui tels des dominos perdaient l’équilibre et venaient tomber les uns sur les autres. Noémie s’en était allée, frémissante, jouissant pleinement des bras de Jean-Paul, son être d’élection, responsable à lui seul – il tenait à s’en persuader – de cette noyade intime et brûlante qu’il ressentait désormais.     

Grégory
(Atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017)





Marseille, 8h du matin sur le parvis de Notre Dame de la Garde : soleil de plomb, déjà 28°C selon Météo France et l’enseigne lumineuse de la pharmacie voisine. Je m’engouffre dans la première bouche de métro qui se présente à moi. Je dévale les marches par lot de 4, malgré les talons aiguilles et le risque de chevilles foulées qui plane au-dessus de moi.
Un groupe de danseurs de hip-hop me bloque momentanément le passage. J’esquisse un pas chaloupé et me retrouve sur le quai, face à la gueule béante de la rame. Poussée par le flot de mes congénères pressés, je saute juste à temps pour le départ. Début d’une journée merdique, je le sens. Un mélange d’odeurs, loin de la lavande provençale chère à la région, agresse mes narines. Je cherche à déchiffrer l’alphabet minuscule du plan des stations, coincée entre une poussette contenant un môme braillard, flanqué de son flegmatique géniteur, qui vraisemblablement a abandonné tout espoir de retour au calme, et une femme d’une soixantaine d’années qui ressemble à maman, abstraction faite de son regard vide, qui la rapproche plus du bovin fatigué que de la jeune retraitée dynamique.
Soudain, tournant la tête pour échapper à la vision de mes deux charmants voisins, je la vois. Isabelle. Des années qu’on s’est perdus de vue. Depuis le séjour à Etretat, chez Danielle. Je m’avance de quelques pas et prend conscience de sa tenue incongrue. Toute parée de couleurs chatoyantes, elle est affublée d’un petit chapeau en carton doré et se met à crier : TURLUTUTU, TURLUTUTU !, faisant sursauter une bonne partie des passagers.  Elle exhibe soudainement une langue de belle-mère bleu pétrole et son teint, ordinairement d’un bel orange velouté comme un abricot, vire au rouge renoncule tandis qu’elle souffle à pleins poumons dans son terrible instrument.
Que faire face à cette surprise un peu folle ? Mazette, me dis-je, toute turlupinée, est-ce parce que nous sommes un jour férié qu’elle est ainsi déguisée ? Et ce chapeau, plein de monnaie, accroché à sa ceinture ? Aller à sa rencontre, ou fuir à la prochaine station, mon cœur balance.
Il balance si fort que mon corps entier tangue. Je ferme les yeux pour éviter de régurgiter mon petit déjeuner. Quand je les ouvre, elle a disparu. Encore une crise d’allergies hallucinogènes à mon actif. Il faut peut-être que j’arrête les joints, sans quoi c’est Aménadiel et son cortège de chérubins que je risque de voir débarquer à la prochaine station.

Aurélie
(Atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017)








Dans le bureau du président

C'était l’aurore et dans son bureau immense, le président régnait. Dans la compagnie qu’il dirigeait d’une main ferme depuis des années, comme son père avant lui et comme son fils assurément après, ça filait droit. Ici, pas de babas cools à ukulélé, pas de jeunes hirsutes ou d’andalous bronzés. Ici, ordre, discipline et sécurité !

Il ne l’entendit pas arriver. Elle ne prit pas la peine de frapper et entra par surprise. Soudain, elle se tenait là, debout, droite devant lui. Elle s’appelait Danielle. C’était une des filles qui travaillaient dans l’atelier B. Il l’avait déjà repérée avec ses manières qu’il jugeait sans équivoque : c’était une rebelle ! Elle lui dit qu’elle venait au nom des autres, qu’ils en avaient tous marre d’endurer ce qu’ils enduraient, que ça suffisait de supporter ses façons de vieux dinosaure lunatique.

Alors, il eut l’impression qu’un nénuphar éclata dans sa poitrine. Déjà, il vacillait. Il se pensait bien plus robuste. Hagard, il en laissa tomber son dentier.

Nadia
(Atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017)




Le soir tombe sur le jardin du Soleil Bleu. De sombres nuées d'orage dessinent l'image d'un bison tourmenté dans le ciel. Un hibou chatoyant le chevauche tel une gargouille, ignorant ses ruades agiles et excédées. Grégory rêve, étendu dans l'herbe du jardin. Son esprit flotte avec les nuages. Il imagine le bison atrabilaire fuyant quelque horrible abattoir, poursuivi par les rides enflammées des pistoleros de la mort en barquette. La rosée imprègne ses sens et ses vêtements. Le jardin, l'enveloppe. L'odeur sucrée du chèvrefeuille et des gardénias se fait caresse. Le cocon organique le nourrit tout entier, baigné dans la lumière bleue tourmentée, zébrée au loin  d'éclairs. Allez Grégory, il faut rentrer.

Sabine
(Atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017)



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jeudi 4 octobre 2018

Ateliers d'écriture à Lyon et Villeurbanne - "L'écorce du quotidien"

Un atelier pour :
Revisiter un lieu quotidien que l'on a traversé récemment, où l'on a séjourné pour un temps plus ou moins long, mais peut-être aussi un lieu insolite, un espace qui a joué un rôle à un moment de notre journée, lieu précieux que nous allons approcher avec minutie, dans une connexion immédiate et approfondie avec nos cinq sens.

Avec, pour démarrer la séance, quelques lectures en partage : 
en 2017, les Notes de chevet de Sei Shonagon, dame d'honneur à la cour impériale dans le Japon du IXe siècle.
en 2018, un extrait de Bord de mer de Véronique Olmi.



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Ce qui m'a fait choisir ce banc, c'est qu'il était mi-ombre, mi-soleil et qu'il se trouvait en bordure du lac. Il faisait chaud et le ciel était bleu sans un nuage. Assise sur ce banc en bois clair, seule, je me plongeais dans le calme. Deux cygnes glissaient paisiblement sur l'eau, ignorant tout de leur entourage. Au loin, le ronronnement d'une tondeuse venait perturber ce silence. J'imaginais alors l'odeur de l'herbe fraîchement coupée. Sur ma gauche, un bruit de pas, une femme passait et s'éloignait en laissant derrière elle une fine odeur de parfum. Une légère brise glissait sur ma peau telle une douce caresse. Je fermais les yeux. Je pensais au moment présent tout en écoutant le souffle de ma respiration. Je méditais.
  
Marie-Claire
(Atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete / 2018)






"Choisissez votre moyen de paiement !". La voix standardisée d'une machine me soulage. Paradoxe !
Je fuis les alignements de boîtes, de bouteilles, de pots interchangeables, lisses et froids, l'uniformité de l'endroit qui réveille dans ma bouche l'amertume du dernier café, l'odeur sulfurique du choux mêlée au parfum des melons qui agace les papilles. Du rayon froid, les courants d'air porteurs de relents de fromage, l'agitation des inconnus qui se bousculent, le grincement des roues des chariots, la désolation des plantes non-vendues qui se fanent sur la banque de l'accueil... Cinq minutes dans la surabondance de ce lieu confiné pour un pot de café et je suis saisie d'angoisse ! Au dehors, la lumière éclatante du soleil m'appelle. Malgré tant de suffocation, je reviendrai pourtant encore et encore, à chaque pot vidé...
"Bonjour, dit dans mon dos la machine. Avez-vous votre propre sac ?" La porte automatique s'ouvre.
Le soleil rayonne et se moque :" A toi le manque. A moi la joie !".
Confuse mais apaisée, je cligne des yeux et m'engage sur le trottoir.

Jacqueline
(Atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete / 2018)




Je regarde le jour se lever tous les matins de mon balcon comme le faisait mon papa
Aujourd’hui, le ciel est rouge, une brume de chaleur se dissout déjà, laissant apparaître quelques lueurs bleuâtres.
Je peux prédire le temps qu’il fera tout au long de la journée. En bonne météorologue, je sais qu’il me faudra sortir mes lunettes de soleil et oublier mon balcon plein sud cet après-midi.
La lune tente un dernier tour de piste avant de disparaître avec Vénus, fidèle étoile du berger.
Je m’assois, je retourne d’abord mon coussin rouge, je le tapote pour lui enlever les derniers restes de la nuit.

Ma tasse à café est chaude entre mes doigts.
L’odeur du grain grillé est à son comble, d’un seul coup je me retrouve en Colombie ou en Côte d’Ivoire peut-être...

Le voyage d’un matin sur un autre continent dans un seul mug !…
Le goût un peu âpre du liquide inonde ma bouche. Avaler cette lampée noire et brillante me fait fermer les yeux de félicité.

L’aventure a commencé…
Elle accompagne le jour qui vient…

À l’est le soleil dore déjà les premiers immeubles, la ville se réveille lentement.
Au bout de la rue, j'entends le claquement régulier des poubelles qui se renversent dans la benne silencieuse.
Le bruit se rapproche.
Des hommes, eux aussi silencieux, accompagnent d’un bond le mouvement.

Nos déchets sont enlevés de notre vue en silence comme pour nous faire oublier que notre civilisation détruit et jette.

Marie-Rose
(Atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete / 2018)





Ce qui m'a frappé en premier en enlevant l'inhalateur de Ventoline du sachet, c'est le bruit mou du plastique qui sert d'embout à l'enfant pour inspirer plusieurs bouffées du gaz âcre et irritant qui doit le soulager.
Fichée à l'arrière, la capsule de Ventoline semble avalée, emprisonnée par le plastique mobile comme une méduse.
Le tube transparent, décoré de fleurs violettes, se teinte alors d'une buée épaisse qui fait à l'enfant concentré sur sa respiration comme un masque étrange et un peu inquiétant.
Un autre tube viendra ensuite réconforter l'enfant, avec cette fois entre les parois, le goût sucré du Doliprane.

Sylvie
(Atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete / 2018)




Coup de sonnette strident de l’interphone. Je sursaute et pose ma brosse à dents pleine de dentifrice sur le bord du lavabo. Je me précipite, appuie sur le bouton du combiné pour ouvrir la porte de l’immeuble.
Je tends l’oreille et j’entends le déclic familier en bas. Mon cœur tape, mes pensées se brouillent. Je ne l’attendais pas à cette heure.
Je pose ma main sur la poignée de la porte mais ne l’ouvre pas, pas encore, je diffère le moment.
Attentive au mouvement chuinté de l’ascenseur qui a commencé son ascension vers l’étage, les premiers frémissements de la journée me parviennent, une voiture qui passe dans la rue et s’arrête, une voix lointaine dans un poste de radio et la plainte très discrète d’un saxophone au rez-de-chaussée. Mon voisin qui est veuf depuis peu cherche peut être à bercer sa peine avant d’affronter les trop longues heures qui l’attendent.
Je sors et me plante sur le palier, mon regard s’arrêtant sur la porte de mes voisins d’en face, peinte d’une couleur olive peu engageante et je me dis que décidément, ce n’est pas terrible. J’ai la même derrière moi.
La pâte dentifrice que je n’ai pas eu le temps de rincer me colle aux dents et me picote la langue en même temps que je perçois l’odeur de malabar du détergent dont la concierge se sert pour laver le carrelage. Elle doit oublier de passer la chiffonnette dans les coins car des relents de poussière me chatouillent les narines. Le temps me parait s’étirer vers l’infini.
Une vibration sur ma gauche m’avertit que mon visiteur est arrivé. La minuterie s’éteint, la porte de l’ascenseur s’ouvre dans un grincement pour se refermer brusquement. Une silhouette se précipite, mon cœur fait un bond mais je n’esquisse aucun geste pour l’accueillir.  Elle me frôle, me dépasse, je me retourne. Elle se découpe dans la lumière de l’appartement alors que je perçois le parfum du savon de Marseille, parfum d’enfance qui s’étire comme une écharpe vaporeuse autour de moi.
Une voix que je ne reconnais pas dit bonjour. C’est la mienne. Il s’arrête, pivote la tête, me regarde et s’approche. Il pose une joue mal rasée contre la mienne. Sa barbe naissante me gratte la peau. Je frissonne.
L’odeur du café préparé dès mon réveil se glisse entre nous comme un signal. Il est temps de sortir les tasses.



Geneviève
(Atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete / 2018)



 


Ce que j'ai ressenti d'emblée ont été les vibrations sourdes du vélo contre le bitume au rythme du riff de la guitare dans mes oreilles. La voix qui se fait presque déchirement entre les bandes blanches du macadam. Les senteurs des fleurs en longeant les bâtiments masqueraient presque l'odeur suffocante des pots d'échappement. Le caoutchouc des poignées du guidon s'effrite dans mes mains tandis que la dureté de la selle râpe mes fesses.
Au loin, les phares des voitures tels des yeux au regard blême tentent d'échapper à la danse serpentine et ondulante du tram. La satisfaction éprouvée par le goût de la vitesse dans la descente contraste avec l'intrusion désagréable d'un insecte dans ma bouche entrouverte au moment où je savoure de manière inconsidérée le risque qu'il y a à slalomer entre les voitures.
Mon arrivée à bon port n'efface en rien l'odeur du jean mouillé par la pluie. Il fait froid dans la cour encore plongée dans l'obscurité. Bientôt le silence va s'entremêler au bruit. Je m'apprête à rentrer. Le dehors, plus une transition, peut-être tout juste un prolongement alors qu'à l'intérieur le vacarme se précise.
Grégory
(atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017)




Quand je suis entrée dans ce bureau qui allait être "mon bureau", j'ai été envahie par l'espace : immenses fenêtres, plafond haut, vue imprenable sur des arbres centenaires, tout indiquait que ce lieu avait accueilli plusieurs générations, peut-être même avait-il accueilli des rois et des reines. On sentait l'ancien, le bois, le beau, le parquet usé et les années passées.
Mais sur la table lisse, une souris reliée à un ordinateur, une pochette plastique transparente qui protégeait un tableau Excel.
On était bien le 19 septembre 2017, je ne m'étais pas trompée, j'entendais tourner le moteur du minibus de ramassage des enfants, et les enfants qui en descendaient un à un, clopin-clopant.

Isabelle
(atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017)

 




Endroits Perdus, Hall, De Colonne






Ce qui frappe chaque matin en entrant, c'est l'odeur du café provenant de la minuscule cuisine près du bureau de la rédaction. Ma collègue, assistante de direction, arrive toujours la première, et sa tasse à la main va s'asseoir à son bureau où trône une immense plante verte qui donne un peu de chaleur à l'ensemble grisâtre.
Je pose mon vélo contre son armoire : il n'y a pas d'endroit pour les ranger dans l'immeuble; et je prends place, là, derrière mon ordinateur que j'allume, machinalement, pour la journée.
Déjà, s'excitent, pour rien, les sonneries des téléphones fixes qui s'épuisent dans le vide : mes collègues ne sont pas encore arrivés au boulot; puis c'est mon fixe, puis mon portable. Pour l'heure, je laisse sonner !
Dehors, il pleut. J'ouvre la fenêtre et une odeur de frais entre dans le bureau, qui vient contrer celle d'un camembert abandonné dans le frigo. Sur mon bureau s'entassent des piles de papier à trier. Et le tas de journaux que je caresse du bout des doigts.
C'est calme pour quelques minutes encore. Bientôt, ce sera l'arrivée des collègues, les "bonjour" à la volée, le bruit des touches sur les claviers, chacun rédigeant ses actus, tendu et concentré, les interviews qui s'enchaînent au téléphone, les éclats de rire, furtifs, pour décompresser.

Nadia
(atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017)



Elle est là, je l'ai vue tout de suite qui joue à travers la porte-fenêtre de la crèche, là-bas de l'autre côté de la haute barrière en bois qui ferme la cour. J'entends l'interphone qui sonne à l’intérieur.
Debout entre ombre et lumière à la sortie du passage couvert, j'attends, les pieds à la torture. J'ai le nez titillé par les relents d'urine des toilettes du café, là à ma gauche, mêlé à un goût de pain chaud porté depuis la boulangerie. Ma main caresse le bois rugueux du portail, dans l'attente du déclic et de la poussée libératrice. Ségolène emporte Noémie loin de mon regard.
Bientôt la porte s'ouvrira.

Sabine
(atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017)



Ce que j'ai vu en premier - comme si c'était la première fois que je le voyais -, c'est la pente de ce foutu trottoir interminable qui va de la maison à l'école. Les talons de mes bottes peinaient et se tordaient sur la dureté du pavé. Je guettais la frontière entre le vieux bitume usé par les ans et le nouveau revêtement, plus foncé, signe que j'approchais du carrefour et donc de l'école. Comme pour me narguer, un camion bleu a déboulé à toute vitesse, rompant le faible écho du vent dans les feuilles. Ça sentait l'automne, la ville et l'odeur du cou de mon fils, blotti dans mes bras pour un dernier câlin volé avant l'heure des maîtresses et des apprentissages. Puis, la lanière de mon sac a recommencé à peser sur mon dos, déjà alourdi. J'ai repris contact avec le rugueux du béton, les gaz d'échappements des voitures garées en double file, le parfum de la gardienne du portail. On était arrivé.

Sylvie
(atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017)



Ce que j’ai vu en premier ce matin en entrant dans la cuisine, c’est son dos, puis sa nuque, et ses longs cheveux ébouriffés. L’odeur du chocolat chaud m’a aussitôt prise au nez : trop de poudre dans trop peu de lait ! Je me suis fait un expresso à la machine qui dans le silence du matin fait un boucan du diable. Je me suis assise à côté de lui, mais pas juste à côté pour ne pas le déranger dans ses rêveries, et seulement, à ce moment là, nous nous sommes dit tous les deux en même temps : « bonjour, est ce que tu as bien dormi ? Moi oui ! », comme une sorte de formule magique qui ponctue nos retrouvailles du matin depuis toutes ces années !
Il a croqué dans sa tartine recouverte d’une tonne de pâte à tartiner, et moi dans ma cracotte, toute sèche. Le chat a réclamé ses croquettes en miaulant comme un damné. Je l’ai tapoté sur la tête, c’était doux, et il a sauté sur mes genoux pour me hurler de plus belle dans les oreilles. Lui, forcément, la tête toujours plongée dans son bol, ça l’a fait rire évidemment. Je me suis levée, à regret, pour verser les croquettes au chat. Des miettes de pain ont crissé sous mes pieds nus.
Et puis j’ai allumé la radio, sans y penser. Alors les catastrophes du monde entier ont dévalé en cascade dans notre cuisine minuscule. En Guadeloupe, l’ouragan avait ravagé l’île, jetant à la rue, pendant la nuit, des milliers de gens, effrayés, qui avaient tout perdu. C’est là que j’ai vu, en me rasseyant, ses yeux embués. Il avait son petit air triste, lointain, et quand il a senti que je le regardais, il a haussé ses épaules, graciles. Cette fois, comme souvent désormais, je l’ai dispensé du couplet sur le détachement nécessaire, et je ne me suis pas étendue sur la sensibilité et l’empathie qui sont des qualités, même chez les garçons, mais qui donnent si souvent, bien trop souvent, l’envie de pleurer. En retour, j’ai juste haussé les épaules à mon tour, mais lourdement, comme un aveu d’impuissance. J’ai tendu la main vers le poste pour couper la radio. Alors, il a plongé son index dans son bol de cacao, et sur son visage, il s’est dessiné une immense paire de moustaches en chocolat. Et de sa voix, qu’il a grave désormais depuis qu’il a mué, mon petit dernier devenu grand a lancé, sourire retrouvé  : « Tu seras un homme, mon fils ! »  

Nadia (2e proposition)
(atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017)


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lundi 3 septembre 2018

Reprise des ateliers d'écriture avec l'association PLVPB - Lyon 3e

L'atelier d'écriture proposé au PLVPB à Lyon 3e entame sa deuxième saison
le mardi soir de 20h à 22h, 1 mardi sur 2.

L'occasion de re-découvrir le goût des mots, expérimenter autour de styles différents (poésie, récits, fragments) et se lancer dans l'écriture, à son rythme !

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jeudi 16 août 2018

Deux nouveaux créneaux d'ateliers d'écriture à Villeurbanne, un jeudi sur deux, à partir du 20 septembre.

Un nouvel atelier d'écriture à Villeurbanne !
Il se déroule dans les locaux de l'association La Miete.

- le jeudi matin de 10h à 12h, un jeudi sur deux - tarif  : 250 €
20/09 - 4/10 - 18/10 - 8/11 - 22/11 - 6/12 - 20/12 - 10/01 - 24/01 - 7/02 - 21/03 - 04/04 - 02/05 - 16/05- 0/06 - 20/06- 04/07

Le créneau du jeudi soir sera actif à partir de janvier 2019.

- le jeudi soir de 20h à 22h, un jeudi sur deux - tarif : 150 €
10/01 - 24/01 - 7/02 - 21/03 - 04/04 - 02/05 - 16/05- 0/06 - 20/06- 04/07





Atelier d'écriture à Lyon 3e - PLVPB
Atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete

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lundi 30 juillet 2018

Atelier d'écriture Lyon - Séance 19 - Ecriture longue (5 - Deuxième jet)

Mardi 12 juin. Après l'écoute et les retours des 2 séances précédentes, chacun réécrit, affine, fait évoluer son texte. Des parti-pris s'affirment, des climats s'installent...

Atelier d'écriture à Lyon 3e - PLVPB
Atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete

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Le chemin de Rose
Un conte à découvrir ici
Isabelle 
(atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017)







Histoire de Rho
en 4 tableaux

 Marie
(atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017)

Le premier tableau est à découvrir dans le jet même de l'écriture manuscrite :







Le rebord

Le matin, il s’extrait sans difficulté de son lit comme s’il n’avait pas dormi. Sa conscience ainsi que son corps déjà en alerte. Pas de torpeur ni de mort subrepticement glissée dans le sommeil. Les rêves n’en ont jamais été pour la simple et bonne raison qu’ils n’ont jamais existé. Il aurait fallu pour cela que son esprit bascule dans l’oubli, se laisse porter une fois les paupières closes vers le lieu du lâcher- prise, l’endroit à partir duquel on ne pense rien où les émotions vous viennent déguisées et étranges, les événements se déroulent à une autre cadence, les faits pourtant si similaires et si radicalement différents se juxtaposent dans votre esprit endormi sans se heurter à la logique rationnelle de l’éveil. Sa compagne dort encore profondément, perdue à lui et à elle-même, les bras croisés au-dessus de sa tête. Pendant la nuit, il s’est réveillé pour aller pisser, aussi parce qu’il faisait trop chaud, il a soulevé la couette, décollé un peu son tee-shirt trempé de sueur. Par la fenêtre, il a aperçu un homme étendu sur le trottoir, le corps également mis en sommeil, peut-être mort de froid. Il pourrait appeler les Urgences, son téléphone est là, à proximité du lit mais il va aux toilettes. En urinant, une photo de sa mère jeune qui semble l’observer. Elle est souriante, enveloppée dans sa parka de couleur marron, un bonnet violet sur la tête, entourée de neige dans un paysage cotonneux. Il y a une forêt de grands pins derrière elle. Son père a dû prendre la photo. A en juger par son âge sur la photo, celle-ci a dû être prise avant sa naissance au cours d’un de leurs rares moments de félicité.  Il sourit à sa mère bien que ce soit un sourire post- mortem. Il aurait souhaité pouvoir lui sourire sur son lit d’hôpital mais il n’y avait que les larmes qui sortaient à ce moment-là et cette main si ténue serrant la sienne. Cette dernière spasmodique se crispait synchrone avec sa respiration. C’était une affaire de lutte et d’abandon en cet instant, le cœur au bord de l’épuisement alternait des pulsations accélérées avec d’autres phases plus ralenties. Comme si le cœur hésitait justement entre deux mondes, accomplir le grand saut ou rester encore quelques temps, en attendant il était là, sur la brèche, sur le rebord qui ne cessait de rétrécir. Bientôt ce serait la fin, on lui retirerait le tapis de dessous les pieds. Il glisserait dans le néant ensevelissant le sourire de sa mère, les pins majestueux avec la neige…jusqu’à cette photo collée contre le mur des toilettes. Après un début galvaniseur où les mots sont sortis précipitamment du clavier tels de petites bestioles contraintes aspirant à l’air extérieur mais qui une fois dehors ignoreraient tout de ce qu’elles font là, je me retrouve esseulé devant l’écran, cisaillé par le doute. Comme maintes fois auparavant dans ce type de situation, je ne souhaite qu’une chose, prendre la tangente. Je surfe sur quelques sites, regarde des vidéos et au bout d’une heure, me dirige vers l’un des placards de la cuisine. En ouvrant celui-ci, je prends une bouteille de bière, son étiquette dorée semble me promettre un eldorado de l’écriture. Je pèse le pour et le contre. Un petit coup de pouce serait le bienvenu, peut-être qu’un peu d’ébriété lèverait un tant soit peu les inhibitions. En même temps boire de l’alcool en plein après-midi c’est plutôt moyen. Le mythe de l’écrivain bourré est pour moi tout sauf flamboyant. Et si plutôt, j’écoutais un album que j’affectionne afin de susciter une ambiance propice à la création ?   

En tirant la chasse, l’eau s’évacue dans le conduit avec ses souvenirs. Enfin, il aimerait que ce soit ainsi. Mais ce qui le tient en éveil, ce qui rend son sommeil impossible, c’est un point fixe de sa vie, une question lancinante qu’il n’ose se formuler. Il envie la quiétude du visage de sa compagne, son abandon supposé ou réel dans les bras de l’inanimé, le corps vibrant tranquillement au rythme de sa respiration sans contrainte. Cela fait des mois qu’il n’a pas dit mot à son père. Ce silence vaut tous les échanges. Pas besoin d’explications paternelles que ce dernier serait bien malaisé de donner. Comment peut-on se parler quand l’essentiel n’a jamais été dit ? Il se sent si seul et fatigué. Son mug favori est sale dans l’évier, l’éponge qu’il utilise déborde de mousse, l’eau froide sur ses doigts le soulage un peu, picote juste ce qu’il faut pour le maintenir en lien avec ses sensations. Son tort bien qu’involontaire est d’être constamment coupé de son corps, étranger à sa chair, empêtré dans son âme, dilué tout entier dans le doux marasme de son existence. A l’extérieur, la pluie a commencé à tomber, les nuages gris se dégorgent, le coton s’étiole, le pavé humide refroidit encore davantage le corps de celui qui dort sur le trottoir d’en bas. Il pourrait l’inviter, lui proposer un café pour se réchauffer. S’agenouiller près de lui, s’approcher de cette forme humaine cabossée, essayer de le réveiller doucement, Monsieur, Monsieur, vous m’entendez ? Il ne faut pas que vous restiez là comme ça. Vous allez tomber malade. Je vous en prie, suivez-moi. Comme mon personnage, je me lève aussi pour pisser. C’est fou le temps que je peux passer aux toilettes ! Surtout lorsque j’essaye d’écrire. Où cette histoire va-t-elle m’amener ? Je pisse en me demandant pour quelles raisons je ne nomme quasiment jamais mes personnages, peut-être est-ce le signe de mon incapacité à leur donner une existence propre ? Ou qu’au contraire, je me refuse à leur accorder une autonomie véritable craignant qu’ils m’entraînent en dehors de ma zone de confort. Depuis de nombreuses années au travers de multiples textes, j’ai ainsi donné naissance à une armée d’hommes sans noms. Je les entends tambouriner contre ma porte, réclamer de vive-voix que je leur accorde une identité.  

L’homme dans la rue est immobile, impossible de déterminer s’il a effectivement entendu quelque chose. Peut-être ne parle-t-il pas notre langue ? Et si oui, pourquoi ce silence ? Sans doute est-il abruti par l’alcool. Pourquoi d’ailleurs le suivrait-il alors qu’il ne le connait pas ? Dans l’une de ses mains, il tient une cordelette, ou plutôt ce qui semble être une laisse mais au bout de laquelle il n’y a rien. Son visage froissé ressemble à une feuille de papier, les ridules du front sont autant de ratures, signes d’un temps captif des calamités et des excès, sur la joue gauche une cicatrice en prime. A l’observer, on dirait que la vie a cherché à biffer ce visage, mettre en avant ses défaites, ses cheveux longs font comme des lanières enchevêtrées, la crasse les a ébouriffés, rendus secs et cassants. Avec un peu de difficultés, il s’est redressé pour voir qui s’adresse à lui. Son regard est étonnamment vif et scrutateur, de ses yeux il cherche à savoir plus qu’à travers les mots de l’autre s’il peut accorder ou non sa confiance à cet étranger l’invitant à se restaurer et venir prendre une douche chez lui. Son expérience passée lui a montré combien il fallait être méfiant. Mais la faim et la lassitude sont là. Il accepte en espérant ne pas s’être trompé. La montée des quatre étages par l’ascenseur se fait dans un silence gêné. Au premier une voisine, monte tout en observant un peu interloquée ce couple insolite, dépareillé. On a l’impression qu’elle voudrait être partout sauf ici, dans ce minuscule espace, aux prises avec un homme qui pue la souffrance et l’autre la mort. Le couloir qui mène à l’appartement est interminable, mal éclairé par une ampoule qui grésille. L’homme de la rue n’a pas le temps de lire le nom inscrit sur la porte avant de pénétrer dans le hall. Il est invité à prendre une douche, ce qu’il accomplit bien volontiers. Avec un gant de toilette il frotte tant qu’il peut, l’eau sale coule tel du sang noirci le long de ses cuisses. Les lanières de sa chevelure se défont progressivement sous l’action du shampoing dont la mousse verte envahit ses longues mains, similaire à de la bile après une crise d’épilepsie. Dans le miroir, il sourit au reflet d’un homme qu’il n’avait pas aperçu depuis bien longtemps. La propreté a lavé jusqu’à ses cicatrices, celle de la joue gauche semble presque avoir disparue. Il sait qu’elle est là, tapie au creux de la chair et ne tardera sans doute pas à ressurgir et montrer toutes ses dents. Mais pour l’heure, il profite de ce répit inespéré. Dans son sac, il prend un jean troué mais relativement propre qu’il met par-dessus son caleçon pas de première jeunesse. Il possède un autre tee-shirt qu’il fait glisser sur son torse. Ses narines le titillent, il y a l’odeur revigorante du café, non loin. Dans la cuisine, son hôte l’accueille d’un sourire, l’invite à s’installer et prendre du café. Pierre s’assoit. Il rabat machinalement une de ses mèches derrière son oreille. C’est un café turc avec au fond le marc qui lui met un goût de terre chaude dans la bouche qu’il n’ose recracher. Il se sent pris en faute, voudrait se fondre dans le décor, c’est ainsi presque toujours le cas lorsqu’il est posé là, dans la rue, sur le rebord devant la devanture d’un magasin, invisible, au milieu de la foule des gens affairés.  Une petite fille, hier l’a repéré, a voulu l’approcher mais s’est fait prendre la main par son père qui avait visiblement mieux à faire. Elle possédait une chevelure blonde sensiblement pareille à celle de son fils, ou du moins tel qu’il s’en souvient. Cela fait une éternité, c’était littéralement une autre vie.     
      
Je suis en train d’écouter de la musique en écrivant et j’aperçois un visage dans le reflet de mon écran. C’est celui de ma fille Méloé revenant de l’école. Elle a déposé sa trottinette dans l’entrée et est venue me rejoindre. Quand elle ne joue pas avec sa sœur, Méloé s’accroupit un peu partout dans l’appartement, un livre posé au sol, avalant les histoires les unes après les autres. Souvent elle me raconte les intrigues auxquelles sont mêlés ses personnages. Il y est question de luttes, de trahisons, de rites initiatiques, d’appartenance à un clan, de ce qu’il faut traverser pour survivre. C’est toujours un plaisir renouvelé que de la découvrir le visage concentré, oublieuse du reste, tout à sa lecture. Baignée dans le liquide amniotique de la fiction, les mots narrent des itinéraires alternatifs, tressent des allégories, mises en abîmes des possibilités de vécu. Ma fille du haut de ses neuf ans se fiche de ce jargon pseudo-littéraire et elle a bien raison. Elle cherche à savoir ce que sont ces phrases alignées les unes après les autres sur mon écran. C’est vrai que tu ne sais pas ce que ton histoire raconte me lance -t-elle incrédule. Je me contente de répondre oui en haussant les épaules comme un gamin pris en faute. Il est infiniment plus facile de se mentir que de raconter des histoires à une enfant de neuf ans. Malgré leur imagination débordante, ils sont en effet d’un pragmatisme à toute épreuve. Sans ajouter un mot de plus, elle fait demi-tour, retourne à son histoire et moi à la mienne. 

Grégory
(atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017)


Atelier d'écriture à Lyon 3e - PLVPB
Atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete
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jeudi 5 juillet 2018

Les passagers du vent - François Bourgeon - 12bis Editions et Delcourt - 2009 à 2018

Une belle aventure de lecture avec les 7 tomes de cette BD historique, dessinée et scénarisée par François Bourgeon.


Organisé autour d'un beau personnage féminin, Isa, le récit nous entraîne dans les soubresauts de l'histoire du XVIIIe siècle : histoire maritime d'abord, à travers la guerre sur les mers que se livrent les corsaires, et la description de la traite négrière et du commerce triangulaire. Puis l'histoire s'ancre aux Antilles, puis en Louisiane, rejoignant le chaos de la Guerre de Sécession et s'ouvrant sur un autre personnage féminin principal, Zabo.
Le dessin est magnifique. L'organisation des planches est très rythmée, allant du plan large au plan serré, s'attardant sur les détails. Le récit est haletant, maniant l'ellipse, le flash-back et restituant l'essentiel des informations sans ralentir la progression de l'histoire.

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