Le temps d'écrire

Sylvie Gier - Ateliers d'écriture à Lyon et Villeurbanne - contact : sylviegier@gmail.com

Ecrire, c'est se saisir du réel. Le toucher, l'étreindre, l'épuiser. Le résumer, le dilater. Faire ressentir d'un seul mouvement ce qui n'est qu'à nous et ce qui est à tous...




mercredi 3 avril 2019

Atelier d'écriture Lyon et Villeurbanne - "En musique"

Un atelier pour : 
collecter des mots à partir d'une écoute musicale et expérimenter un récit sur un espace-temps court, le temps d'une chanson.

Atelier d'écriture à Lyon 3e - PLVPB
Atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete




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A 6 heures précises, le réveil se déclencha et le morceau de musique qu’il entendait tous les matins emplit la chambre.
Il lui fallait sortir de ce rêve, encaisser la lumière qui entrait par le store mal fermé et laissait entrevoir le gris du ciel. Le gris de sa vie. Oublier les chuchotements du matin, ces mots si doux qui caressaient son corps, ces baisers qui apaisaient ses maux et arrêtaient le temps.
Il y a quelques mois, ils étaient allés au bord de la mer, rassasiés de son va-et-vient, ivres de vent comme des oiseaux. Ils avaient marché sur cette plage, le sable leur collait aux pieds. Au loin dans le bleu du ciel, un cerf-volant tutoyait les nuages. On avait l’impression qu’il avait toujours été là.
Aujourd’hui il est seul. Pas de trêve pour le chagrin. Tout est à réinventer.
Mais qu’allait-il faire de lui ?
Le morceau se termina. Il se résolut à repousser les couvertures et à poser ses deux pieds par terre.


Joëlle
(atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete / 2018-2019)




La vieille dame s’appuya au rebord de la fenêtre du rez-de-chaussée pour reprendre haleine et entendit une mélodie au piano derrière les persiennes. La musique envahissait la petite cour intérieure de l’immeuble. Une nocturne de Chopin, l’opus n° 9, elle l’avait bien identifiée. Facile pour elle, fille de musiciens et ancienne professeure de piano à la retraite. Il faut dire qu’en plus, elle lui rappelait des souvenirs particuliers, cette musique. Des images défilèrent dans sa mémoire. C’était il y a fort longtemps, l’été en vacances au bord de la mer. Un soir, alors qu’elle se promenait pour prendre le frais dans les petites ruelles étroites derrière le port, un inconnu l’avait abordé, comme ça, sans but précis, ou peut-être simplement parce qu’à ce moment-là, tout était devenu parfait, le silence après les vagues bruyantes, la fraîcheur de la nuit après le soleil ardent, la solitude après la foule des baigneurs, le temps calme qui vient après toutes ces choses qui vous laissent sans répit pendant la journée. Ce moment où elle sentait son corps et son esprit se défaire d’une gangue de torpeur, reprendre vie, devenir légers, vifs, à nouveau maître de leur destin. D’une fenêtre donnant sur la rue, se déversait cette nocturne de Chopin. Et cet inconnu qui l’avait abordé, c’était Ernest. Son Ernest. C’était là que tout avait commencé et cette musique était restée gravée longtemps dans sa mémoire comme un petit air qui vous trotte dans la tête et dont vous n’arrivez pas à vous défaire. Quand sa voisine apparût en haut de l’escalier et lui dit « bonjour Mado », elle se reprit, lui rendit son sourire et sortit dans la rue. Elle s’arrêta au feu rouge pour laisser passer le flot de voitures et de camions. Tout ce bruit, c’était comme le jour de la victoire, lorsque les chars américains défilaient et que tout le monde riait et s’embrassait. Ce grand soldat noir qui l’avait soulevée comme une plume pour la serrer dans ses bras, elle ne l’avait pas oublié non plus. Elle n’avait jamais avoué à Ernest, revenu du maquis pendant quelques jours de permission, que dans la fougue de cette journée irrésistible, elle et ce grand noir s’étaient embrassés sur la bouche et s’étaient donnés rendez-vous le soir sur les quais au bord de la Seine. Une passade, un simple moment de folie. Emportée par le flot des passants, Mado traversa le passage piéton, prit pied sur le trottoir et visa une rambarde métallique où elle vint s’accrocher comme un esquif en perdition dans la tempête réussissant à s’amarrer dans les eaux calmes d’un port. Elle regarda passer les gens, des écoliers rieurs et chahuteurs, des sentinelles vigipirates armées jusqu’aux dents, un balayeur de rue noir avec sa veste jaune, ses balais et sa poubelle à roulette, des femmes, des hommes qui passaient à toute vitesse comme des ombres animées. Elle se rappela ce qu’elle avait dit à Lucie – bon, d’accord, je viendrai demain – et on était demain. La barbe ! Le rendez-vous avait été fixé au bar du coin, leur bar habituel. Elle se remit en marche dans le flot des passants et faillit rentrer dans un couple d’amoureux tendrement enlacé contre le poteau d’un panneau d’interdiction de stationner. Dès qu’elle voyait un couple d’amoureux, Mado, les larmes lui montaient aux yeux. Elle pensait à Ernest, son pauvre Ernest, son fougueux Ernest. Quand il la prenait dans ses bras, elle fondait comme une noix de beurre dans une poêle. Elle l’attendit mais il ne revint jamais, emporté par la guerre. Plus tard, elle avait continué sa vie, s’était mariée, mais elle n’avait jamais oublié son premier amour. Quand tu veux au bar du coin, qu’elle lui avait dit, Lucie. Elle se remit en route, s’appuyant fermement sur sa canne. Franchement, elle exagère, Lucie. Pourquoi tu veux que je vienne, lui avait-elle dit au téléphone. D’accord, ça me fait du bien de sortir, mais j’ai plus l’âge d’aller boire des petits blancs au bar du coin. Elle était venue quand même, ne pouvant rien refuser à son amie de toujours. Il y avait du monde sur le trottoir, trop de monde pour Mado. Elle avait du mal à avancer, ses jambes devenaient douloureuses. A force de croiser tous ces visages, tout à coup, elle se sentit perdue dans la foule. Elle avait oublié où elle allait et sortit son portable pour appeler son fils.

Eric
(atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete / 2018-2019)




Après le bain, les dents, l'histoire et le câlin, il y avait encore la berceuse. Il la chantait toujours en taydin, la langue de ses ancêtres. Depuis qu'ils avaient échoué ici tous les deux, père et fille, endeuillés par le tambour de la guerre. Il jonglait entre les sons de l'ancienne vie et les mots d'ici, que l'enfant commençait à comprendre. Il improvisait la musique, attentif à respecter la cadence de la respiration de l'enfant. Après la berceuse, il retournerait dans le cloître et retrouverait les autres hommes et femmes rassemblés là, un peu hébétés, comme une lente caravane. Ils jongleraient avec les petits balais de bois précieux, comme les mères de leurs mères le leur avaient enseigné, pour connaître le futur. Ils parleraient longuement en partageant le pain piqué d'ail déposé dans les corbeilles d'osier. Parfois, la petite fille murmurait des bribes de mots, dans un souffle. Course. Pont. Grotte...Des morceaux de leur voyage sans retour. Rivé au visage de l'enfant qui peu à peu se voilait de sommeil, il termina la ritournelle par une phrase de reconnaissance et plaça un petit filet doré sur la tête de l'enfant. Il éteignit doucement la veilleuse représentant un ours sur la lune et sortit sans un bruit. 

Sylvie
(atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete / 2018-2019)




Sous le kiosque à musique, la fanfare avait repris un standard de jazz. Une petite brise soulevait les trois parasols blancs et noirs de la buvette et Paul finissait la dernière goutte de son café. Les doigts pressés autour de la tasse en porcelaine grossière, il observait les musiciens, l'harmonie qui se dégageait de leur ensemble. Après les gospels répétitifs du début, Fly me to the moon éveillait toujours en lui cette énergie particulière des au revoir. C'était déjà la voix harmonieuse de Franck Sinatra sur la vieille radio qui avait donné le signal de son départ en Anatolie, il y a dix ans. Puis le cliquetis des clés du coffre où s'entassaient ses affaires de voyage l'avait mis en présence de l'exil qu'il s'infligeait. L'Anatolie, oui, c'était presque comme aller sur la Lune. Mais il était un scientifique, un chercheur et c'était là qu'était sa mission. Depuis, il était revenu dans ses montagnes natales avec l'impression d'être au bout du chemin. La route sinueuse qui grimpait au col. Son frère en jogging de foot de l'équipe municipale, les bras au ciel quand il avait tourné au coin de la maison. Son cheval qui l'avait reconnu avant de mourir quelques semaines après comme s'il avait attendu son retour pour partir en paix. La pluie attendit la fin du morceau pour tomber, éparpillant les spectateurs.


Sylvie
(atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete / 2018-2019)


Atelier d'écriture à Lyon 3e - PLVPB
Atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete


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lundi 18 mars 2019

Atelier d'écriture Lyon et Villeurbanne - "Conversations"

Un atelier pour :
Explorer le dialogue. Il commencera par une question et une réponse...



Lecture en partage : Quand le diable sortit de la salle de bain (Sophie Divry) p. 98-99. Dialogue de la bouilloire et du grille-pain.






Atelier d'écriture à Lyon 3e - PLVPB
Atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete
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Vessie contre lanterne
Marie-Rose (atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete / 2018 - 2019)

Un soir d’hiver, entre chien et loup, la ville s’endort.
Le réverbère dispute à la lune un halo blanchâtre au-dessus de l’impasse du Cherche-Midi.

– Hé Toi ! Là-haut !… Oui en haut du réverbère !… Regarde en bas.… À ton pied !…
– C’est moi que tu interpelles, affreuse chose transparente et desséchée ?
– Je ne suis pas une chose mais une vessie de porc bien tannée qui abrite une chandelle.
Je désire te parler oh toi si suspendue!…
– Où es-tu ?… Je ne te vois pas bien…
– C’est parce que tu n’éclaires pas assez !…
– Quoi ! Moi le seul réverbère de la rue qui lutte contre les ténèbres du crépuscule à l’aube, je ne brille pas assez ? Ton aplomb me sidère !…
– Ne te fâches pas lumière de ma vie. Je veux simplement en un éclair, t’assister…Je rêve d’être lanterne à la place de la lanterne…Tu désires prendre ma place? Ça ferait un beau carnage !…
Arrête de tourner autour de mon mât, tu me donnes le tournis…
– Je prends de l’élan pour te rejoindre…
– Tu serais plus crédible si tu ne faisais que ce que tu sais faire…
– Je sais faire plus que de me remplir de vin aigrelet. Je sais faire de la musique, je peux même me transformer en biniou. On me voit souvent déambuler suspendue à un bâton de pèlerin pour éclairer le chemin de Compostelle. Je dois pouvoir éclairer le monde…
– Éclairer le monde… Illusion !…Tu te crois au siècle des lumières !…Tu n’es qu’une outre vide qui refuse sa condition. Je me demande pourquoi les vessies se déguisent en lanterne .
– Tu me prends de haut alors que tu restes statique à attendre la volonté des allumeurs de réverbère, c’est lamentable !…
- Bon,d’accord, je veux bien te faire un tuto d’apprentissage de la lumière démultipliée par le verre.
– Balivernes !… Je n’ai pas besoin de tes lumières…À mon âge je sais où me situer. Toi ? Tu restes agrippé à ton axe central. Et moi? Je suis libre en tant qu’ancien organe naturel et indispensable, de remplir une fonction magistrale.
– Qui est ? Rappelle-le si tu l'oses!…
– J’enrage que tu ne comprennes pas, pourtant tu m’as l’air éclairée pour une lanterne…
Je suis, comme tu peux le remarquer libre de mes mouvements, je vais, je viens, je me promène avec une petite bougie qui clignote dans mon ventre. Dans le passé j’ai servi, très longtemps, un brave cochon qui pissait dans tous les recoins de sa soue, avant que le charcutier ne lui fasse connaître les délices de ses pâtés campagnards.
- C’est bon, c’est bon n’en dis pas plus....Moi, je veille, je fais reculer la nuit sans bouger. D’en haut, je mesure toute la grandeur et la misère du monde. Je te vois même passer au bout de ton bâton..
J’aime mon look de vitrage cathédrale, mes angles de fer forgé, mon crochet spirituel, mon mât bien ancré dans le trottoir et par-dessus tout la force de ma lumière.
Alors vit ta vie, vessie - lanterne, et laisse-moi à ma fonction éclairante.
– C’est ça, salut ! Lanterne magique, rien ne correspond à ce que je veux vraiment. Bon vent ! Enfin pas trop fort, il pourrait te déraciner!… Tu risquerais de te briser sur le sol et là.....
Je pourrais prendre ta place!...




Fin de partie (Elle et lui) 
Eric (atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete / 2018 - 2019)


- Il est 4h00. Ouf ! Ils sont partis. Je n’en pouvais plus, j’ai cru qu’ils allaient rester jusqu’à l’aube.
- T’exagère, c’était sympa. Qu’est-ce qu’il est drôle, Jacques ! Et qu’est-ce qu’il danse bien.
- Qu’est-ce qu’ils ont picolé aussi ! Tu te rends compte, il ne reste qu’une seule bouteille de champagne !
- C’est un peu normal pour un réveillon, non ? Par contre, avec Élise, vous ne vous êtes pas lâchés une seconde. Vous étiez comme soudés l’un à l’autre. Tout le monde s’en est rendu compte, ça mettait les gens mal à l’aise et par moment, ça a un peu plombé la soirée
- Qu’est-ce que tu racontes ? Mais non, je n’ai pas eu cette impression d’être tout le temps avec elle.
- Apparemment, vous aviez beaucoup de chose à vous dire, vous avez passé les trois quarts de la soirée à discuter dans la cuisine.
- Pendant un moment, on a discuté littérature – tu sais, elle lit beaucoup – mais je t’assure, ça n’a pas duré si longtemps. Tiens, je vais nous mettre le Boléro de Ravel pendant qu’on range, j’aime bien cette musique répétitive qui va crescendo. Mais asseyons-nous un moment sur le canapé, on n’est pas pressé.
- Ouf ! Je suis crevée...
- Taaa, tatata tatatata, tatata tatata tatatata tatatatatata tatatataa, taaa, tatatatatatataa, tatatatatataaa ! (à chantonner en accompagnement de la musique du boléro)
- Arrête avec tes tatata ! Tu m’agaces !
- Ah ce boléro, je ne m’en lasse pas…
- T’as raison, le boléro de Ravel, c’est vraiment une musique toute indiquée pour un réveillon !
- Si tu préfères, je peux te mettre « Alexandrie Alexandra ». Mais alors on danse !
- A quatre heures du mat ! T’es vraiment cinglé ! Moi, je ne bouge pas de ce canapé.
- Pousse-toi un peu, s’il te plaît
Le boléro de Ravel semblait libérer la parole, la discussion s’intensifiait au même rythme que la musique.
- Mais qu’est-ce que tu fais, laisse-moi tranquille !
- Si on ne danse pas, un petit moment de tendresse, ça ne peut pas nous faire du mal.
- Tes moments de tendresse, tu peux te les  garder !
- Mais enfin, ma chérie, nous sommes le premier jour de l’année, je voulais te faire des petits baisers pour te souhaiter une bonne année.
- Tu parles, réserve tes baisers à Élise !
- Tu es injuste avec moi. D’ailleurs, depuis quelques temps, je trouve que tu as un air inquiet, soucieux. Qu’est -ce que tu nous couves ?
- Il faut que je te dise : en fait, je me suis rendu compte que je ne t’aime plus. Du coup, je me suis posé des questions, je n’arrête pas d’y penser.
- Comment ça « rendu compte » ?
- J’ai réfléchi longuement, à nous deux, à notre couple. Tu m’es devenu complètement indifférent. Par exemple, ce soir, alors que tu étais manifestement très occupé avec Élise, et bien, en fait, ça ne me faisait rien du tout.
- Alors pourquoi tu m’en a parlé ?
- C’était juste pour te montrer que je ne suis pas dupe.
- Dupe de quoi ? J’ai surtout l’impression que tu te fais un film.
- Ah ! cette conversation me fatigue, laisse-moi tranquille !
- Non, ma chérie, ce n’est pas possible, moi je t’aime !
- Arrête avec tes « je t’aime », ça ne prend plus !
- Mais qu’est-ce qui t’arrive, enfin ? Qu’est-ce que je t’ai fait ?
- Rien, tu ne m’as rien fait, c’est bien ça le problème !
- Les bras m’en tombent ! Je ne m’occupe pas assez de toi, c’est ça que tu penses ?
- « Pas du tout », tu devrais dire
- Vraiment ? tu exagères ! Mais c’est vrai, tu as raison, on ne sort jamais, on ne fait jamais l’amour, on ne part jamais en vacances, on ne voit personne, tu n’as pas un radis pour t’habiller, ta voiture est une poubelle, tu n’as même pas assez d’argent pour aller chez le coiffeur !
- Mais tu ne comprends vraiment rien ! dit-elle en se mettant à pleurer
- Et lui, la prenant dans ses bras : « Allez, là, excuse-moi, je me suis emporté, j’ai tort, je m’en rends compte, je te promets, je vais faire des efforts à partir de maintenant
- Non, ça fait des années que ça dure, c’est trop tard maintenant, c’est fini, je ne t’aime plus.
- Fini ! Tu y vas un peu fort, non ? Rien n’est jamais fini, jamais définitif. L’amour, c’est un éternel recommencement.
- Ô la belle formule ! mais non, ce n’est pas vrai, en tous les cas certainement pas avec la même personne.
- L’amour, l’amour ! Une notion vague qui ne veut pas dire grand-chose, il y a tellement de cas particuliers. Je me souviens quand j’étais ado, je pouvais tomber amoureux plusieurs fois par jour de filles différentes. Mais vraiment fou amoureux ! Naturellement, elles n’en savaient rien, j’étais bien trop timide pour oser leur en parler.
- Oui, mais là, ce n’est pas pareil, c’est...
- C’est une histoire de sentiments amoureux, c’est pareil, on parle de la même chose.
- Mon pauvre ami, tu deviens complètement incohérent. Un coup, c’est éternel et après, tu me parles de divagation amoureuse,
- Écoute, ce qui m’importe par dessus tout, c’est de ne pas te perdre
- Tu veux dire de ne pas perdre ton petit confort douillet. En fait, de moi, tu n’as rien à faire, tu as juste peur du vide, de te retrouver seul comme une vieille chaussette dans le fond d’un tiroir, ce qui va t’arriver plus vite que tu ne penses.
- Comment ça, plus vite que je ne pense ?
- Il faut que je te dise, Pierre, j’ai demandé le divorce. C’est sérieux. Tu vas recevoir une lettre recommandée de mon avocat.
- Et merde... la tuile ! Qu’est-ce qu’on va devenir ?
Il semblait qu’à ce moment-là, le Boléro de Ravel peinait à arriver à son apogée, comme s’il avait été freiné dans son élan, parce que plus personne ne l’écoutait, parce que les choses étaient dites et qu’avant cela, c’était comme s’il avait tout décidé par la puissance de son rythme imperturbable.



Mère et fille
Christine (atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete / 2018 - 2019)

LA MERE : Tu ne fais rien de tes dix doigts !
LA FILLE : Pourquoi faut-il travailler ?
LA MERE : Parce que l’on ne peut pas continuer cette vie !
LA FILLE : Je n’ai que dix huit ans et je ne me vois pas me lancer dans la cuisine !
LA MERE : Tu es loin des réalités ma fille !
LA FILLE : Tu t’énerves contre moi mais ce n’est pas de ma faute si tu ne gagnes plus assez d’argent !
LA MERE : A 18 ans je travaillais déjà et ma mère n’aurait pas accepté de m’entretenir !
LA FILLE : Je n’y arriverais pas maman,  je ne suis pas douée...laisse-moi avec ton idée d’ouvrir un restaurant !
LA MERE : Viens là …. approche …regarde-toi dans le miroir et dis-toi que tu vas y arriver !
LA FILLE : Dans ce miroir, je vois une fille brune, un peu fatiguée, aux traits tirés et maigrichonne ...
LA MERE : Et bien tu as l’air absorbée tout d’un coup, tu ne dis plus rien ?
LA FILLE : Je vois grand-mère § C’est étrange... elle est là...je sens sa présence...
LA MERE : Il n’y a pas de hasard, écoute ce qu’elle a à te dire ma fille …
LA FILLE : Elle est vêtue de noir, ses mains se tendent vers moi, elle me sourit, elle me parle.
LA MERE : Et qu’est ce que tu entends ?
LA FILLE : J’entends "prends confiance en toi ma petite ! Tu es dotée de beaucoup d’atouts et de sagesse".
LA MERE : Tu vois !...
LA FILLE : Maman viens t’assoir près de moi.
LA MERE : J’arrive …tiens, voici le livre de grand-mère.
LA FILLE : Fais voir... tu l’as retrouvé ?
LA MERE : Oui regarde cette partie là : ce sont les souvenirs et anecdotes et tiens...voilà une photo où on l’embrasse avec mes sœurs dans sa cuisine !
LA FILLE : Pourquoi ?
LA MERE : Parce que ma grand-mère nous a appris toutes ces recettes de cuisine.
LA FILLE : C’est vraiment chouette ! Maman comment allons nous nous y prendre et où nous installer ?
LA MERE : Je ne sais pas trop ma petite, peut-être suis-je en train de m’emballer ?
LA FILLE : Pourquoi dis-tu cela maman ?
LA MERE : C’est un investissement un restaurant même si celui de la rue qui est à côté va fermer ses portes, il faut avant tout obtenir un prêt pour pouvoir le racheter, gardons les pieds sur terre …
LA FILLE : Et bien demain nous irons toutes les deux en tenue du dimanche en ville prendre rendez-vous avec le banquier. Fonçons maman !!!!



Le saule pleureur et la rivière
Geneviève (atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete / 2018-2019)

Saule pleureur : Pourquoi est-il plus simple pour toi de fuir ?
Rivière : Je suis surprise que tu m’adresses la parole.
S : Je l’ai fait plusieurs fois mais tu n’as pas entendu.
R : Tu n’as sans doute pas crié assez fort.
S : Je craignais de te déranger. Tu paraissais tellement pressée.
R : Cela fait si longtemps que je passe devant toi, et que tu ne réagis pas que je te croyais muet, voire fossilisé !
S : Lorsque tu me frôles, je n’ai jamais perdu l’espoir que tu t’arrêtes pour me dire bonjour.
R : Je n’ai pas le temps d’être gentille, des salutations aimables.
S : Après quoi cours-tu ?
R : C’est quelque chose qui me pousse.
S : Je ne vois rien derrière toi, juste tes jolies courbes sinueuses pareilles à celle au bord de laquelle je suis.
R : Quand je te regarde, froid, immobile,  j’ai envie de prendre mes jambes à mon cou. Ton avenir est si rétréci !
S : Le tien me parait inatteignable, toujours plus loin. De quoi as-tu peur ?
R : Je n’ai pas peur mais j’imagine que les âmes en attente au purgatoire sont figées comme toi. L’immobilité, c’est la mort.
S : Penses-tu que te précipiter pour te perdre et te dissoudre dans les flots est un sort plus enviable ? Si je te semble immobile, ce n’est qu’une apparence.
R : Tu m’expliques ?
S : Je bouge sous les caresses de la brise et il faut être attentif pour s’en rendre compte. Elle me fait osciller, sa douceur me pénètre et fait vibrer en moi de petites girouettes malicieuses.
R : Les caprices d’Eole ne sont pas toujours aussi tranquilles…
S : En effet, les coups de vents brusques et rêches annonceurs d’orages m’écorchent, me traversent de sons lugubres et j’ai parfois l’impression que je vais m’envoler, soulevé comme une plume affolée. Mais je baisse la tête et comme le roseau de La Fontaine de la fable que j’ai entendu réciter par des enfants, je plie et ne romps pas.
R : Moi, ses rafales me font enrager. Je m’écorche sur les arêtes dures des cailloux, je suis freinée par des remous inopportuns.
S : Et la pluie ? Tu aimes la pluie ? J’aime la pluie qui m’humecte, me lave et me vivifie.
R : Les averses me donnent des bouffées d’urticaire,  les trombes d’eau me font déborder et j’enrage. S : La pluie gonfle nos racines comme ces gentianes qui se mirent dans ta transparence et attendent peut-être que tu leur fasses signe et désespèrent de pouvoir calmer tes ardeurs.
R : Je ne suis pas là pour me pâmer. Les marmelades sentimentales ne sont pas pour moi.
S : N’es-tu jamais fatiguée de ta course qui ne s’arrête jamais ?
R : Je n’ai pas envie de me poser la question. Tu es peut être un sage avec tes pieds qui s’enfoncent jusque dans mon limon et ton feuillage qui se penche pour me faire de l’ombre. Mais si tu es tant détaché des choses du monde, pourquoi les humains t’appellent-ils saule pleureur ?
S : Je suis un saule heureux mais parfois j’aimerais que mon tronc se courbe un peu plus vers toi pour tomber mollement dans ton lit et en suivre le cours jusqu’à la mer que je n’ai jamais contemplée. Il n’y a que des pins parasols sur les plages.
R : Ce serait chouette de t’emmener avec moi. Je t’ouvrirai les bras et je serai ton amante.
S : Hélas, ce n’est qu’un rêve car malgré moi, je m’accroche à ma terre. Qui me dit qu’elle sera aussi accueillante là où tu vas ? Mais je ne perds pas espoir, j’ai l’éternité pour me décider.
(Un silence).
S : Pourquoi tu te tais tout à coup.
R : L’éternité c’est long.
S : Que se passe-t-il ? Ta transparence se ternit, tes glouglous se font lourds. Pourquoi ton débit devient-il paresseux ?
R : Parce que je suis triste.


Amis ou ennemis
Sylvie (atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete / 2018-2019)

- Oh, salut mon vieux, toi ici ?
- Alex ! Quelle bonne surprise ! Tu as réussi à te faire accréditer pour les Grammy Awards !
- Oui, j'ai un client qui est dans le show-business et qui m'a procuré un pass... Mais je vois que les affaires vont bien pour toi...Pourquoi, chaque jour qui passe, tu grandis ainsi  ? T'es quoi maintenant ? Millionnaire ? Milliardaire ?...
- Parce que j'ai la musique, mon pote ! La musique, c'est de la bombe ! 10 000 passages radio de Siréna, ma petite pouliche du hit-parade, un disque d'or, des tonnes d'artistes qui veulent signer avec mon label et une cotation en bourse...
- On peut dire que tu es le maestro du CAC40...Quel talent !
- C'est pas du talent. c'est du flair, de l'instinct ! Tu te rappelles quand on cherchait la vague sur nos surfs, qu'on attendait la grosse déferlante, au large ? On avait quoi...17...18 ans ? Tu te rappelles de ces sensations ? Ben là, c'est pareil. Il faut la deviner, la flairer la grosse déferlante et là, t'oublies tout et tu fonces...
- Comme pour Nathalie...
- Ne remets pas toujours ça sur le tapis. T'as eu ta chance, tu l'as épousée, mais tu l'as laissée filer et elle a fait son choix...
- Qui te dit qu'elle ne t'a pas choisi pour tes millions !
- Tout le monde ne peut pas être fabricant de laiton comme toi !...Et puis, tous les trois, on s'est connus bien avant que nos destinées se précisent. Mon argent n'a rien à voir là-dedans.




Le poireau et la carotte
Christophe (atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017-2018)

Poireau : « Pourquoi tes cheveux sont-ils oranges ?
Carotte :  Parce que je ne divulgue pas mes sentiments.
P : Ah bon ? Je ne te savais pas aussi réservée.
C : Et moi, je te croyais plus observateur...
P : Que veux-tu dire mon amour ?
C : Que c'est mon corps qui est orange patate, pas mes cheveux !
P : Oh, ça va, pas la peine de me traiter de patate, sois polie si tu n’es pas jolie, inutile de monter sur tes grands chevaux, tout le monde peut se tromper !!!
C : Mais, oui, bien sur… À propos de cheveux, quand es-tu allé chez le coiffeur pour la dernière fois ?
P : Je ne m'en souviens plus, pourquoi cette question ?
C : parce que j'ai comme l'idée que tu ne ressembles à rien avec tes poils au sommet de ta tête, ça n'arrête pas de pousser, comme du crin !
P : Décidément, c'est ma fête aujourd'hui ! Tu as la haine ou quoi ? Pour quelqu'un qui ne divulgue pas ses émotions, pardon…
C : Tiens, voilà le jardinier qui arrive avec sa pelle. Si tu veux mon avis, il n'est pas venu ici pour faire un bouquet de pensée si tu vois ce que je veux dire…
P : Ça tombe pile poil, je vais lui dire comment tu me parles et crois-moi, ça fera pas un pli.
C : Que veux-tu dire ?
P : Je sais qu'il en pince pour toi, il va donc t'inviter à la cuisine, te laver, te poncer, te couper, te passer à la poêle avec tes amies les patates.
C : Et toi, tu ne viens pas ? N'as tu pas envie de percer les secrets de la cuisine ?
P : Moi ? Surement pas, je me fais porter pâle ! »



avec la complicité des élèves de l'atelier dessin du PLVPB


La mariée et la couturière
Laetitia (atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017-2018)

La mariée : Pourquoi as-tu utilisé cette couleur ?
La couturière : Parce que j’aime ça à un point que tu n’imagines pas !
- Mais une robe de mariée ne peut pas être bleu turquoise ! tu as déliré, il faut t’envoyer à l’asile, ou il faut que tu partes en voyage si tu as besoin de repos… Qu’est-ce que je vais faire, que vont-ils penser ?
- Les autres ? pourquoi t’en soucier… garde ton sourire. Regarde, avec une jolie barrette décorée de mirabelles, des souliers noirs comme la nuit d’orage, tu seras superbe. Tu l’entendras ton « Amen ! vous pouvez embrasser la mariée ». Pas besoin de me regarder comme ça, prête à dégainer un pistolet…
- Mais quand même ! Une mariée, c’est blanc, ou beige, pas arc en ciel ! Clair comme une voilure de caravelle, légère comme la brume qu’on voit se dissiper à l’infini… pas bariolée comme un gribouillage d’enfant ! Je ne vais quand même pas la tremper dans la javel pour avoir du bleu layette…
- Ça ne va pas te changer des odeurs d’hôpital, des odeurs de ménage… un peu de gaité, un peu d’exotisme, du métissage dans ton mariage… un marié corbeau et une mariée perroquet. Je vous vois déjà, deux oiseaux amoureux sous une pluie de confettis… allez ! sors des sentiers battus, profites de ce jour pour te dévoiler, pour les surprendre… sors de tes rouages, dérange les … le bleu c’est la vie….
- C’est une promesse ?






Elle et Lui  Jean-Paul (atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017-2018)

Elle : Pourquoi tu ne me dis jamais que tu m’aimes ?

Lui : Parce que désormais c’est l’hiver !

Elle : Qu’est ce que tu veux dire par là ?

Lui : Que l’hiver, je me renferme dans mon cocon, ainsi je n’ai plus le temps de penser à nos amours !

Elle : A ton amour, ou à tes amours ? Ce n’est pas pareil…

Lui : Tu joues sur les mots, ou tu me cherches querelle … D’ailleurs toi-même est-ce que tu m’aimes, même pendant les 3 autres saisons de l’année ? Prenons le printemps, n’y avait-il pas comme un éveil de notre amour, en été un murissement, et en automne on élague déjà !

Elle : Oui mais tu disais l’hiver comme si nous étions arrivés à un point de non retour, que l’âge que nous avons ne peut conduire irrémédiablement à ce qu’on ne dise plus ces mots-là.

Lui :  Qu’est-ce que tu es tendue ! Le fait qu’on vive ensemble n’est-ce pas déjà la preuve qu’on s’aime encore ? Le problème avec toi c’est que tu acceptes difficilement de te souvenir des très bons moments qu’on a passé ensemble.

Elle : Tu as tort, nous devons aller de l’avant. Le passé, c’est le passé. Ces derniers temps, ou plutôt l’année dernière, nous avons passé notre temps à nous disputer, même à nous battre avec de vieux démons sans que ni l’un ni l’autre ne cédions à la patience, convaincus de l’innocuité de l’autre.

Lui : Oh toi, avec ton obsession du fait que je me suis remis à fumer, c’est quand même ça qui à chaque fois rallume la querelle. Tu me vois déjà avec une grosse maladie.

Elle : Parce que j’ai peur de te perdre, ou de passer mon temps à te faire soigner. N’oublies pas que nos enfants sont encore jeunes. J’ai pas envie non plus d’être veuve trop tôt et de me retrouver toute seule.

Lui : T’inquiète pas, je suis un vieux solide ; mon père a toujours fumé. Et entre 60 ans et 81 ans passés il a eu 7 opérations et pas des moindres. Je n’en suis pas encore là…

Elle : Si tu le dis !



Un hermaphrodite 
Grégory (atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017-2018)


H : Dis-moi, pourquoi tu as les mains sales ?

F : Parce que la vie, par accident sans doute, est éternelle !

H : De quelle éternité vaine parles tu ? Tu fais la vidange des mots pour aboutir à quoi sinon le poing tendu…

F ( le coupant presque) : Attaché, oui, les mains liées par la beauté difficile du monde qui dans sa toute fin, là tout au bout, aboutirait à la rencontre.

H : De quoi ? De deux venins mélangés dans la manne des autres, de ce que produit l’effritement, on se croit solide comme un roc puis cette vitalité qui insensiblement s’effiloche.

F : Pourquoi prendre ce virage là plutôt qu’un autre me diras tu ? Parce que peut être tout est affaire de retournement de la vie courante, celle qui dévale, vous désole. Allez à contre-courant, ne plus perdre pieds, plonger l’âme dans la boue pour en recueillir la manne. Pénétrer toute fière, pleine de confiance au cœur du village des damnés, là, sur le parvis…

H (se redressant, hésitant, puis avec assurance) : Ça y est, je crois qu’enfin je ne sais pas ! Pour l’éternité.



La mère et la fille
Marie (atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017-2018)

Imaginez une grande salle qui jadis était un café, au plafond quelques taches de vin que l’on pourrait confondre avec du sang et dans un angle, quelques traces d’un ancien éboulis, à gauche une vielle dame, Louise, calée sur une chaise, penchée sur sa calculatrice et vérifiant des chiffres à la loupe.
Louise, c’est la vieille mère, sa fille, Rosalie, est venue la voir.
La fille : Pourquoi n’irions-nous pas prendre un verre en terrasse au soleil ?
La mère : Parce que si je ne termine pas mes comptes, je ne pourrais pas en profiter vraiment
La fille : Pourquoi c’est si long de faire ces additions ?
La mère : Parce que ma calculatrice est détraquée et que je dois tout faire à la main sur du papier.
La fille : Pourquoi tu ne prends pas une loupe ?
La mère : Parce qu’il faut absolument que je trouve le résultat moi-même.
La fille : Pourquoi ton résultat n’est pas bon ?
La mère : Parce que l’institutrice qui est passé tout à l’heure a dû emporter un chèque sans faire attention, alors mon premier résultat a été faussé.
La fille : Pourquoi tu t’es assise sur ton tricot ?
La mère : Parce que comme ça je me sens bien calée et je peux mieux fixer mon attention.











avec la complicité des élèves de l'atelier dessin du PLVPB


L'huître et l'oursin
Aurélie (atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017-2018)

L'oursin : Pourquoi as-tu l’air si fatigué ? demanda Jocelyn d'un ton moqueur.
L'huître : Parce que le sel de mer m’irrite la peau, répondit Claire, tristement.
- Ça doit être un véritable cauchemar !
- Si tu savais. Je ne rêve que d’eau douce, de verdure, d’un ruisseau au milieu d’un champ. Mais je suis condamnée à errer dans cette saumure, entourée de tous ces hurluberlus qui pataugent autour de moi.
- Heureusement que la marée les chasse chaque soir...
- Toi, tu peux partir à l’aventure quand bon te semble, alors que moi…
- Mais tu viens de me dire que tu rêves de vivre dans une mare ! C’est absurde !
- Pas une mare, un ruisseau.
- C’est pareil !
- Et alors ?
- Tu n’es pas faite pour vivre dans l’eau douce ! Tu me dirais que tu vogues vers la Martinique, je me serais à peine marré. Mais là… tu es marteau !
- Ah oui ? Et toi, à quoi tu carbures ? Tu t’exhibes le long de la côte,  tu te prends pour le roi Arthur, brandissant Excalibur. Je te rassure, personne n’est dupe. Tu devrais réduire la voilure avant qu’Ursule, la murène qui vit un peu plus bas, ait l’idée de t’apprendre la mesure.
- C’est plus facile de jouer les martyrs que de devenir une icône maritime, Madame. En tout cas, moi, à chaque marée, je peux voguer où bon me semble. Alors que toi, tu es éternellement amarrée à ton vieux rocher triste.
- Tu dresses de moi une vilaine caricature, Jocelyn. Je te trouve dur. Piquant même. Tu me susurres que je vais droit dans le mur. Mais peut-être qu’un jour le courant sera si fort que je me décrocherai de ce rocher. Et alors…
- Et alors quoi ? Tu es allergique à l’eau de mer ! Ta chance seraist de te faire ramasser à marée basse par un de ces marabouts sans plume qui traîne sur la plage. En tant que Marennes-Oléron, tu voyageras peut-être loin, jusqu’à un riad marocain ou la table d’un maharadjah !
- Si je comprends bien, tu résumes mes rêves d’aventures à qui me mangeras !
- Tu te prélasserais sur un lit de glaçons, sans sel... Tu ornerais une table de réveillon. Le mari marabout ouvrirait ta coquille avec son petit couteau pointu et verserait un peu de citron ou de vinaigre à l’échalote sur ta tête…
- Les huîtres n’ont pas de tête.
- Ah tiens ? Les oursins non plus !
- Je m’en étais aperçu, merci.
- Bref, réjouis-toi, tu finiras dans le gosier d’un gourmet, conclut Jocelyn.
- Et ma coquille en cendrier, j’imagine.
- Ou broyée pour nourrir un potager, toi qui rêvais de nature.
- De nature tout court, pas de nature morte.
- On ne peut pas tout avoir, ma chère.
- Mmm.
- Je te laisse, la marée monte. A la prochaine !
Claire, restée seule sur son rocher, apprit le lendemain, par une mouette égarée, que Jocelyn l’oursin avait malencontreusement croisé le pied d’un de ces étranges marabouts sans plumes, dans lequel ses piquants s’étaient profondément enfoncés. Du sort de ce pauvre Jocelyn, aucune nouvelle. Claire se recroquevilla tout au fond de sa coquille, se disant qu’à choisir, il était plus noble de finir régalant un gosier que plantée dans un pied.





avec la complicité des élèves de l'atelier dessin du PLVPB




Un enfant et son nounours
Sabine (atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017-2018)

Nounours : Pourquoi ne t'es-tu pas rendu à ton rendez-vous ?
Samuel : Parce qu'elles ont des doigts crochus et du poil au nez.

- Ce n'est pas gentil pour elles. C'est important cette visite, tu te dois d'être ponctuel. Tu vas avoir des ennuis, tu sais, Samuel ?

- J'en aurai si je vais les voir. Elles me font peur, Nounou bleu.

- Et pourquoi ça ?

- Elles ont des robes noires et elles sont laides comme des crapauds pleins de pustules. Ce sont de vraies sorcières. Je suis sûr qu'elles ont une soupière cachée dans un placard, pleine de potion de bave de limaces, de toiles d'araignées et de rognures d'ongles !

- Allons, tu exagères ! La doctoresse et l'infirmière sont très gentilles. Elles t'ont donné des bonbons la dernière fois. Et elles sont en blouses blanches, où as-tu vu du noir ?

- Me fais pas la morale, Nounou bleu ! Pas toi. Tu es mon doudou, pas ma mère. Tu sais bien qu'elles vont me faire des choses méchantes, sûrement des piqûres encore… Elles vont me sucer le sang pour faire leurs potions magiques. Elles m'ont déjà pris mes cheveux. Tu vois bien qu'elles m'ont jeté un sort !

- Leur potion t'a pourtant fait du bien la dernière fois.

- NON ! Je ne veux pas y aller ! Elles veulent m'emmener dans leur monde tout noir. La grosse machine qui gronde comme un tigre va me manger.

- Et là, n'es-tu pas dans le noir, Samuel ? Tu as fui et tu t'es caché tout seul dans cette sombre souricière…





avec la complicité des élèves de l'atelier dessin du PLVPB



Le jeune homme et la jeune fille
Nadia (atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017-2018)


- Pourquoi as-tu le sourire aux lèvres ? lui demanda-t-il, bravant sa timidité
- Parce que j’ai dormi dans mon hamac, sous un ciel étoilé, répondit-elle
- Ça te va vraiment bien, osa-t-il, les mains enfoncées dans les poches de son sweat-shirt, sa capuche sur la tête.
- Quoi donc, interrogea-elle, continuant à se balancer dans son lit improvisé...Qu’est-ce qui me va bien, le hamac ou le sourire ?
- Les étoiles dans tes yeux, répondit-il, surpris par sa propre audace.


avec la complicité des élèves de l'atelier dessin du PLVPB

Décidément, cette fille lui donnait des ailes.
- Oh, c’est très joliment dit, tu es un vrai poète toi, lança-t-elle, moqueuse.
Elle sentait son trouble. Depuis qu’ils étaient arrivés au camping, il l’observait, du bungalow d’à côté, sans oser lui parler…
- Le hamac, poursuivit-elle, ça me donne l’impression de planer, de voler même…Une fois bien installée, au chaud dans mon duvet, je reste éveillée longtemps, à regarder la lune et la voix lactée… Avec un peu de chance, j’assiste au ballet des étoiles filantes. Je me fais l’effet d’une danseuse, ou d’une cosmonaute, en apesanteur. Je parie que tu n’as jamais essayé le hamac, toi ?
- Bien sûr que oui, j’ai déjà essayé…rétorqua t-il aussi sec. Je me disais juste que pour toi, c’est différent, ça doit te faire beaucoup plus d'effet...
- C’est ça, pour moi, c’est à la puissance mille…lança t-elle, enjouée, tandis qu'il essayait d’imaginer ce que cela pouvait donner, et que son regard s’attardait sur le fauteuil roulant, planté là, au pied d’un des deux grands chênes où était noué le hamac.
- Maintenant, tu voudrais bien savoir comment je grimpe là dedans, pas vrai ?
- Oui, entre autres, répondit-il gêné.
Il se sentait balourd face à cette fille lumineuse.
- Tu veux savoir ou pas ?
Elle voyait son regard s'attarder sur le fauteuil roulant. Il avait l’air triste.
- Ben, oui, évidemment, oui, dit-il en s’enhardissant un peu.
- C’est simple, quand j’ai envie de dormir dans mon hamac, je désigne un bel inconnu, qui me prend dans ses bras, me soulève, et me permet ainsi de grimper au ciel ! La vie peut être simple et légère, parfois, à condition d’essayer !
Et après un silence : Tu sais ce que ça veut dire au moins grimper au ciel ?
- Oui, quand même, je sais, bredouilla t-il, avec la certitude qu’elle le prenait définitivement pour un ado mal dégrossi.
- Et maintenant, tu boudes..., enchaîna t-elle.
C’était bien elle ça : elle en faisait trop ! Déjà que le handicap mettait le commun des valides mal à l’aise...
- Non, je ne boude pas, mais j’ai l’impression que tu te fiches de moi…
- Alors voilà, dit-elle avec une voix plus douce cette fois, quand j’ai envie de dormir là haut, je demande simplement à mon frère ou à l’un de ses copains de me porter. Ils sont venus en bande, tu vois la grande tente là-bas, avec la musique qui braille dès le matin… Il y a toujours un volontaire pour m’aider...
Et il crut percevoir une ombre traverser son visage aux traits parfaits. Alors, il prit son courage à deux mains et lui lança dans un souffle :
- Ce soir, si tu veux, c’est moi qui te porterais !
- Aide-moi déjà à redescendre de là, dit-elle en lui tendant les bras.
Il avait quinze ans, il venait de tomber amoureux de la plus belle fille du camping. Une fille incroyable, paralysée des deux jambes. C’était vertigineux.



Mains noires et mains blanches
Isabelle (atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017-2018)

Une jeune femme médecin chef de service reçoit une de ses collègues médecin également, plus âgée et expérimentée. Elles travaillent ensemble depuis longtemps, une rivalité certaine s’est installée entre elles : la jeune femme médecin est récemment devenue chef de service à la place de sa collègue. Il faut dire qu’il y a 2 ans à peu près, un souffle de folie a franchi les barrières de l’hôpital s’infiltrant dans tous les services, même les plus solides. Depuis, ça ne tourne pas rond. Les esprits sont de plus en plus embrumés et on assiste même parfois à de drôles de situations.
- Tu as demandé à me voir ?
- Oui. Je ne peux pas continuer à travailler comme ça. Les patients sont en danger
On en a déjà parlé. Kathy et Coralie sont allées faire une formation au lean-management. On va revoir toute cette activité. On a bien entendu.
- J’ai l’impression qu’on est tombé sur la tête. On est en plein délire ! Là les patients sont en danger car les médecins ne sont plus médecins. Ils ne savent plus soigner, ils ne connaissent plus l’anatomie. Ce n’est pas une question de management. C’est une question de compétence.
- Dis, tu es meilleure que les autres ? Alors pourquoi as-tu les mains sales ?
- Mais elles sont propres ! J’ai la peau noire c’est tout.
- Tu te fiches de moi, je te répète, si tu es si bon médecin, pourquoi as-tu les mains sales ?
La nouvelle chef avait peut-être été contaminée par le fléau qui détruisait insidieusement l’hôpital ? Le délire l’avait-elle envahi ? L’ancienne chef voulait en avoir le cœur net. Elle répondit.
- Tu ne te souviens pas quand l’autre jour tu les as mises à la poubelle.
- Quelle horreur ! J’ai fait ça ? mais les rats auraient pu les manger ?
- Oui je suis tout de suite allée les rechercher, j’avais peur qu’on les emporte et que tout soit terminé.
Tu aurais pu les laver
- Mais je les ai lavées et pas qu’une fois ! Elles sont propres ! C’est juste qu’elles sont restées noires côté soleil et rose côté lune.
- Tu vois bien que ce ne sont pas tes mains. Tu as dû te tromper quand tu es allée dans la poubelle, tu es allée trop vite comme d’habitude.
- Regarde, ce sont bien les lignes de ma main côté lune. On les voit encore mieux qu’avant, ma destinée n’a pas changé.
- Tu me fais rire, tu es blanche avec des mains noires maintenant ?
- Oui c’est comme un cadeau, j’aime les mains qui travaillent, qui pétrissent, qui jouent du jazz divinement. Tu comprends, elles ne pouvaient pas rester blanches, les mains blanches ce sont des mains manucurées, ongles vernis, bagues à tous les doigts. Elles ne sont pas pour moi ces mains lisses. Les miennes sont vivantes, elles travaillent, elles sont habiles, pleines de choses à donner. Elles prient aussi. Je les adore. Elles me vont si bien !
- Tu débordes comme toujours !  Sais-tu pourquoi j’ai mis tes mains à la poubelle l’autre jour ? Je m’en souviens maintenant.
- Non Je n’ai pas compris ton geste, j’ai senti que tu étais très en colère mais je ne savais pas pourquoi.
- Parce que non seulement tu as plus d’expérience, de compétence, de cran. Tu es plus ceci plus cela, on ne parle que de toi, mais en plus tu avais de belles mains. Te voilà avec des mains d’esclave maintenant. C’est parfait.
- Oui c’est bien. Tes mains sont fines et blanches, des mains de princesse qui paraissent et ne font rien, enfin, si, excuse-moi, elles font du lean-management ! Et moi je suis si heureuse de rester médecin avec des mains qui dansent tout le temps.
Elle lui tendit la main puis se ravisa. Contamination oblige.



Atelier d'écriture à Lyon 3e - PLVPB
Atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete


A partir du travail sur les dialogues, les personnages esquissés lors de l'atelier PLVPB 2017-2018 sont ensuite redistribués dans des petites saynètes théâtrales :


Proposition 1 : le poireau, l'huître, Lui 
(Aurélie, Christophe, Jean-Paul)
(atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017 - 2018)

Un poireau rêveur, arraché à son potager au petit matin ; une huître, sortie de son parc, ayant voyagé 8 heures dans une bourriche inconfortable ; et un homme qui vient de claquer la porte après une dispute, se retrouvent à la Brasserie Georges.

Saynète 1
En cuisine, c’est le coup de feu. En pleine effervescence, la brigade s’affaire autour du piano.
L’huître et le poireau sont côte à côte sur le plan de travail.


Le poireau, étonné
Mais, où sommes-nous ?

L’huître, stressée
Tu ne réalises donc pas ? Nous allons finir d’ici quelques minutes dans une assiette, prêts à être engloutis dans le gosier d’un humain !

Le poireau
Mais non ! Ç’est sympa ici ! Ils ont l’air gentil avec leurs grands chapeaux blancs. Et puis ça sent bon ! Ecoute le tintement des casseroles…

L’huître
Moi, j’entends surtout le bruit des couteaux qu’on aiguise et du feu qu’on allume. Je te le dis, les carottes sont cuites.

Le poireau
J’ai connu une carotte qui a quitté le potager, un jour. On ne l’a jamais revue. En tout cas, ici, je me sens bien. Il fait bon. Tout à l’heure, j’ai vu un groupe de navets tout propres, bien apprêtés. Je pense plutôt qu’on est chez le coiffeur ou dans un institut de beauté. Ça tombe bien, mes racines sont un peu longues.

L’huître
Mon pauvre ami ! Un oursin m’a raconté, un jour, comment ça se passait chez les humains. Tu ne vas pas rigoler longtemps, si tu veux mon avis.

Saynète 2
Dans la salle de restaurant art déco, immense, bruyante, au plafond haut, avec ses banquettes en skaï rouge. Les choucroutes et les omelettes norvégiennes valsent entre les tables.
Un homme seul, au milieu de couples, l’air satisfait, s’installe à une table pour deux.


Le serveur arrive
Vous attendez quelqu’un ?

Lui
Surtout pas ! Mieux vaut manger seul que mal accompagné.

Le serveur, tout en lui tendant le menu
Aujourd’hui, nous vous proposons un plateau de fruits de mer en entrée, suivi d’un paleron, accompagné de son gratin de poireaux.

Lui
Ça me semble très bien. Pour une fois que je peux manger des huîtres, je ne vais pas me priver. Et va pour le paleron aux poireaux.

Le serveur 
Très bien. On verra plus tard pour le dessert. Un verre de vin blanc aligoté pour accompagner le tout ?

Lui
Volontiers !

Saynète 3
Retour en cuisine.


Le serveur 
Un plateau de fruits de mer et un paleron pour la 5.

L’huître, catastrophée
Oh non, dites-moi que c’est pas vrai. Ca y est, je ne vais plus jamais revoir la mer !

Le poireau, amusé
C’est quoi la mer ? Et c’est quoi le paleron ? Quand est-ce qu’on mange ?



Proposition 2 : Le médecin, Marguerite, Rosalie, Nounou Bleu
(Isabelle, Sabine, Marie, Danielle)
(atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2017-2018)

Les deux sœurs viennent discuter dans la cuisine exiguë, ce cocon familial aux mille odeurs agréables. Marguerite a besoin du réconfort de Rosalie, son aînée, car elle s'inquiète. En effet, leur mère est partie amener leur petit frère Samuel pour son traitement à l’hôpital. Elles se tiennent autour de la table de la cuisine couverte de sa nappe à carreaux rouges. Comme toujours, la table est ensevelie sous un monceau de papiers griffonnés de chiffres et des calculs maniaques de leur mère. Marguerite s'assoit, quand elle voit le nounours à demi enseveli sous les feuilles noircies.

Marguerite, s'exclamant
Mais qu'est-ce que tu fais là, Nounou Bleu ? Pourquoi n'es-tu pas avec Samuel à l'hôpital ?

La peluche s’ébrouant, l'air triste  
Maman était obnubilée par une erreur dans ses calculs, qu'elle n'arrive pas à corriger. Je suis tombé du sac de Samuel et suis resté sur la table. Samuel avait beau hurler qu'il ne partirait pas sans moi, elle ne l'entendait même pas. Elle l'a tiré au-dehors sans même un regard en arrière.
C'est que Samuel va être bien seul à l'hôpital. Je suis inquiet.

Marguerite, alarmée, se tournant vers Rosalie
Non ! Ce n'est pas possible qu'elle ait fait ça ! Samuel sans Nounou Bleu, ce n'est pas possible ! Il va paniquer. Il faut trouver une solution, Rosalie.


Rosalie
Ah ! Si seulement Michel était avec nous et pas à cette fichue guerre ! Notre frère a le permis de conduire, lui !

Marguerite
Et si tu appelais  le Docteur ?

Rosalie
Bonne idée ! 
Rosalie, fouillant dans le buffet pour trouver le numéro et appellant l’hôpital
Allo ! Bonjour, je voudrais parler au Docteur Elisabeth.


Le docteur  Elisabeth
Oui. c'est moi, le Docteur aux mains noires.


Rosalie
Super ! Vous vous occupez de Samuel ce matin… il a oublié Nounou Bleu à la maison. Il doit être terrifié, vous ne pourrez rien en faire sans son nounours.

 Le docteur  Elisabeth
Ah ! C'est donc vous qui l'avez! Samuel le croyait perdu, il s'est mis dans tous ses états et a refusé tout soin. Tout le monde le cherche car il s'est caché (...) Et votre mère ! En ce moment, elle additionne les numéros de sécu et les numéros des patients de toute la salle d'attente.
S'il vous plaît, apportez-moi vite Nounou Bleu !! (...) Ah ! Attendez ! On l'a retrouvé…
Passez-moi vite Nounou Bleu, Samuel veut lui parler !


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lundi 11 mars 2019

Stage dimanche 7 avril à Villeurbanne - Construire mon projet d'écriture

Après le 1er décembre 2018 et le 9 février 2019, voici une nouvelle session du stage "Construire mon projet d'écriture", programmée un dimanche cette fois !
Ce sera la dernière session du semestre. La prochaine sera programmée à l'automne.
Un temps partagé, un cadre stimulant pour passer du désir d'écrire et la construction concrète d'un projet d'écriture.
Un temps d'analyse, d'écriture, d'écoute et d'enrichissement mutuel pour, enfin, s'y mettre !

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Le programme du stage :
Phase 1 – dimanche 11h - 18h

Accueil à partir de 10h45 :
11h - 13h : Revue de projets (collectif)
Présentation de l'intervenante, des participants et du déroulement de la journée.
Chaque participant dispose de 10 mn pour présenter son projet, à sa manière, en utilisant comme point de départ un objet concret représentatif, symbolique de son projet (photo, objet).
Selon l'aboutissement du projet, il lit des extraits significatifs.
Après chaque présentation:
Premiers retours et identification du territoire du projet
Identification des contraintes d'écriture du participant

13h – 14h : Pause repas

14h - 15h : Des pistes pour ouvrir (collectif)
15h - 16h : Ebaucher une structure (individuel)
16h – 17h : Temps d'écriture (individuel)
17h - 18h : Retours (collectif)
Retours par l'intervenante et le groupe sur les productions issues du temps d'écriture.

Phase 2 - 2h coaching individuel sur le mois de mai
Traduction en "feuille de route" des éléments qui ont émergé de la séance collective.
- par quoi commencer
- valider des objectifs de production de texte adaptés à chacun
- se donner un calendrier
- fixer des temps collaboratifs pour partager son avancement avec les autres participants (un temps d'échange informel à la Miete, par exemple tous les 3 mois).
 




Tarif : 80 € pour la journée de dimanche - 11h-18h - et 2h d'accompagnement individuel
6 participants maximum

Inscription : jusqu'au 23 mars
par mail : sylviegier@gmail.com / ou téléphone : 06 60 81 09 74

Lieu : Association LA MIETE (Maison des Initiatives, de l'Engagement, du Troc et de l'Echange)
150, rue du 4 août 1789 - 69100 Villeurbanne / chez l'intervenant pour le RDV individuel.

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lundi 25 février 2019

"Rouvrir le roman" - Sophie Divry - Ed. Noir sur Blanc / Notabilila - 2017


Après l'épisode intellectuel du Nouveau Roman, l'écriture proprement dite s'est coupée de la pensée sur l'écriture, où l'auteur ne s'aventure plus, laissant le terrain aux "théoriciens". Dans Rouvrir le roman, la romancière Sophie Divry plaide pour la réappropriation par le romancier d'une analyse de la forme qu'il est en train d'écrire, afin d'ouvrir des voies nouvelles et ne pas se laisser enfermer dans un modèle préétabli de roman, intégré inconsciemment.
 "Pour avancer, il faut comprendre les problèmes qui nous agitent et parfois nous enferment. Prendre conscience de son art de manière un peu plus intellectuelle ne s'oppose pas à la voix intérieure de l'écrivain. La théorie ne vient pas mettre des sens interdits. Elle lui permet d'éclairer mieux le chemin". 

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Dans cet essai passionnant et très concret, les idées reçues sur les différents choix d'écriture qui s'offrent au romancier sont examinées, : la question du style, le choix de la focalisation, la place de l'oeuvre dans la champ politique, la question de "l'art pour l'art".
La deuxième partie de l'essai analyse plus précisément quelques aspects de la "fabrique du roman" : la mise en page, la question de l'humour, l'usage des métaphores, le mode d'intégration des dialogues, la présence ou non d'une "histoire"...

Le ton de l'essai est proche, vivant, rapide mais n'est pas polémique. Il se place dans la perspective de l'écrivain, cherchant à identifier sa place, l'enjeu de de son travail d'écriture où "la vie a été passée au tamis d'une sensibilité artistique".

"L'écrivain justifie son existence quand il ne dit pas la même chose que le journaliste, le sociologue ou la confidence amicale. Il devra peiner longtemps pour parvenir à saisir cette chose, et souvent il n'y réussit qu'inconsciemment ,et qu'imparfaitement. Un écrivain, comme une société, comprend lentement ce qui lui arrive. Il faut du temps pour s'emparer de ce qui nous désempare. L'enjeu n'est donc pas d'inventer des formes nouvelles pour en mettre plein la vue, mais bien de chercher à mettre au jour cette matière sensible qui nous échappe afin de rendre cette vie, comme disait Proust, enfin découverte et éclaircie".

Pour aller plus loin :
Dans le cadre de la fête du Livre de Bron 2019, Sophie Divry participe le 9 mars à 17h à un Dialogue d'auteurs avec Jérome Ferrari autour du thème : "Que peut la littérature ?". Le dialogue est animé par Thierry Guichard, directeur du Matricule des Anges.
 

Atelier d'écriture à Lyon 3e - PLVPB
Atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete


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dimanche 3 février 2019

"Seuls les poissons morts suivent le courant" - Alice Gautreau (avec la collab. de Margaux Duquesne) - Ed. Pygmalion - 2018

Un témoignage sensible et accessible, qui évite le pathos : pour entrer dans le quotidien d'une mission humanitaire, au plus près des patients et des soignants.




Alice a 24 ans, elle est sage-femme pour Médecins sans frontières à bord de l'Aquarius où MSF donne les premiers soins médicaux aux migrants rescapés par les sauveteurs de SOS Méditerranée.

"Je suis montée à bord de l'Aquarius pour la première fois le 10 mai 2017. J'ai embarqué depuis Catane, une jolie ville sicilienne où le bateau faisait escale toutes les trois semaines pour s'approvisionner et effectuer les changements d'équipage. Sergio, le chauffeur qui était venu me chercher à l'aéroport, m'a emmenée directement au port, non loin. En arrivant, j'ai vu un bateau de croisière Costa, immense et luxueux. Et juste à côté, l'Aquarius avec sa jolie coque orange et ses grues jaunes, qui paraissait minuscule en comparaison.
- C'est lui, l'Aquarius ? lançai-je à Sergio en montrant le gros navire.
Il m'a regardée, interloqué.
- Ben non. C'est le petit, là.
Le second degré est parfois difficile à traduire et Sergio ne parlait que très peu anglais. Mes blagues tombent à l'eau chaque fois que je travaille à l'étranger. J'ai l'habitude."

La mission dure 4 mois et permet à Alice de prendre la mesure de la crise humanitaire en Méditerranée centrale.

"Je n'avais, à ce moment-là, aucune idée des conditions dans lesquelles vivaient les migrants subsahariens en Libye, de cet exode qui se déroulait depuis ce pays. D'où venaient-ils ? Que fuyaient-ils ?
J'ai découvert les réponses une fois à bord. Avant cela, dans mon imaginaire vaniteux de petite Française, je me disais que si ces personnes prenaient tous ces risques, c'était qu'elles rêvaient de venir en Europe. Je ne me doutais pas, à aucun moment, qu'en fait, la seule chose dont elles rêvaient, c'était fuir l'enfer de la Libye. Le Vieux Continent n'était pour elles qu'une alternative, une échappatoire, pas du tout la quête d'une vie".

Le livre évoque aussi le parcours de la jeune femme de son lycée des Pyrénées orientales à sa première mission au Congo, et l'inévitable distance qui s'installe entre deux réalités.

" Après ma mission au Congo, le retour à la vie normale a été compliqué. retrouver ses amis et avoir l'impression de ne plus avoir grand-chose en commun avec certains. Vouloir se changer les idées et en même temps, ne rien vouloir faire...Une foule de sentiments contradictoires. Je croisais des copains qui suivaient de loin mes missions professionnelles. Ils me demandaient : "Alors, c'était comment le Congo ? "J'avais le souffle coupé. Non, je ne peux pas répondre en une demi-phrase, c'est tout simplement impossible. Il y a trop de choses à dire. Je finissais pas laisser s'échapper "c'était super", du bout des lèvres."

Avec ce livre, Alice Gautreau a choisi d'aller au-delà de "c'était super".
Laisser une trace, inspirer d'autres personnes à agir, tel est l'objectif de ce témoignage.

"A bord de l'Aquarius, j'ai rencontré des personnes fantastiques. Je ne peux pas croire que TOUTES les personnes fantastiques étaient à bord. Il faut laisser la chance à tout le monde de le devenir. N'importe qui, là, en ce moment, dans le métro, dans son canapé ou sur la plage en vacances, en train de lire ces quelques lignes, peut envisager de faire quelque chose. Il faut refaire confiance aux gens (...)".


Atelier d'écriture à Lyon 3e - PLVPB
Atelier d'écriture à Villeurbanne - La Miete

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lundi 28 janvier 2019

Atelier d'écriture Lyon et Villeurbanne - "Ecriture collective d'un scénario"

Un cycle d'atelier pour :
créer en 4 séances un scénario collectif à partir de productions individuelles articulées autour du thème du labyrinthe.
Si le labyrinthe -  mythique, angoissant ou ludique - est  le support initial de ce chantier, il est aussi métaphore des différents moments du cycle d'écriture : un voyage infini marqué par la multiplicité des chemins possibles.

Avec, pour démarrer le cycle, une lecture en partage : 
- un extrait de Fondation (La cycle de Fondation, I) de Isaac Asimov (1951).




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1  EXT. VILLE - TROTTOIR / JOUR

Samedi, fin de matinée de mai. La rue est très bruyante à cause des voitures et klaxons.
Deux automobilistes s'engueulent pour une priorité.

AUTOMOBILISTE 1
               Mais ça va pas ! J'ai failli vous rentrer dedans !

AUTOMOBILISTE 2
               Pardon, je vous avais pas vu...

AUTOMOBILISTE 1
               Ouvrez les yeux, il y a un gros Stop devant vous ! J'en ai marre de ces gens qui
               savent pas conduire !

Un homme descend en vitesse les escaliers menant au métro. L'homme s'appelle Rémy, est âgé de 23 ans (1m78, cheveux brun, barbe naissante, yeux marrons, physique agréable). Il est habillé d'un jean foncé et d'un tee-shirt rayé bleu et blanc. Il porte sur son dos un gros sac de sport bleu marine.


2  INT. COULOIR DU METRO / JOUR

Arrivé en bas des escaliers, Rémy s'arrête quelques instants devant le plan du réseau de métro puis se dirige vers la ligne 3, direction Nord. Il traverse un couloir, descend des escaliers et arrive sur le quai.


3  INT.  QUAI DU METRO LIGNE 3 DIRECTION NORD / JOUR

Une rame de métro vient de partir. Rémy s'assoit sur un siège pour attendre le suivant.

VOIX FEMININE
                Prochain train dans 5 minutes, next train in five minutes.

Il patiente, l'air préoccupé et joue nerveusement avec un bracelet en argent qu'il porte au poignet gauche. Finalement un métro arrive. Il s'y engouffre.


4  INT. RAME DE METRO  LIGNE 3 DIRECTION NORD / JOUR

Se tenant au poteau métallique, Rémy cherche du regard une place assise.

VOIX FEMININE
                Prochaine station Villeneuve, next stop Villeneuve.

Rémy s'immobilise, il s'est trompé de métro, il sort précipitamment de la rame, pris de vertige.


5  INT. QUAI DU METRO LIGNE 3 DIRECTION NORD / JOUR

Rémy est paniqué et perdu. Il est alors plongé dans un épisode de son enfance.


6  EXT. MAISON DE CAMPAGNE - JARDIN / JOUR

Un après-midi de fin juillet à la campagne. Il fait très chaud. Un enfant d'une dizaine d'années passe ses vacances chez ses grand-parents. Il est petit, mince, cheveux brun, yeux marrons, il porte des lunettes bleues. Il a repéré un énorme lapin gris et s'amuse à le pourchasser sur le chemin en terre situé à l'arrière de la maison. La maison est petite, de couleur orangée. Dans la cuisine, la grand-mère du garçon fait la vaisselle tout en gardant un œil sur lui. Elle écoute de la musique classique qui sort d'un vieux poste de radio. Le téléphone sonne, elle quitte la pièce tout en s'essuyant les mains avec un torchon à fleurs.
Au même instant, le lapin quitte le chemin pour aller en direction de la forêt. Le garçon décide de le suivre.


7  EXT. FORET / JOUR

Arrivé à l'orée des bois, il regarde derrière lui, hésite un instant avant de s'y engouffrer. Il est immédiatement émerveillé par ce qu'il voit. Les arbres sont gigantesques et des rayons de lumière traversent leurs feuilles pour venir illuminer son visage. Il sourit, il est heureux. Il aperçoit un oiseau et le suit du regard. La lapin s'éloigne un peu plus. Le garçon semble l'avoir perdu de vue. Il le repère à nouveau et accélère le pas pour le rattraper. Il s'enfonce un peu plus dans la forêt. Au bout d'un moment, le lapin disparaît dans un trou. L'enfant essaie de le faire sortir à l'aide d'un bâton qu'il a trouvé à ses pieds mais n'y parvient pas. Déçu, il décide de faire demi-tour. C'est alors qu'il se rend compte qu'il ne sait pas de quel chemin il vient. Pris de panique, tout tourne soudain autour de lui. Il trébuche et tombe par terre. Tout devient sombre. Le garçon revient à lui, il ne sait plus où il est. Il a l'impression d'avoir rêvé cette forêt puis se rend compte que l'endroit où il est est bien réel. Il se frotte la tête énergétiquement comme pour activer ses neurones. Il repère un gros rocher et va s'asseoir dessus. Il semble réfléchir à la situation calmement. Il aperçoit au loin un objet brillant. Interpellé, il décide de s'en approcher. Il découvre une magnifique boite à bijou bleu et or. Il ouvre délicatement un à un les tiroirs et y découvre bagues, colliers, boucles d'oreilles et autres bijoux. Au fond du dernier tiroir, il trouve un miroir de poche. Il s'admire dedans et sourie à son reflet. Le reflet ne lui rend pas son sourire. Intrigué, il tire la langue au miroir. Le reflet ne change toujours pas d'expression. C'est alors qu'il touche son reflet, ses doigts s'enfoncent dans le miroir. Il y rencontre un main. Il la tire et son double sort du miroir. Les deux personnages se regardent, se touchent, et éclatent de rire en même temps.

REMY
               Salut...

LE DOUBLE
               Salut Rémy !

REMY
               Qui... qui es-tu ?

LE DOUBLE
(souriant)
               A ton avis ? Je suis toi bien sur !

REMY
               Comment ça, moi ! Comme un double ?

LE DOUBLE
               Exactement !

REMY
               Mais... Qu'est ce que tu fais là du coup ?

LE DOUBLE
(intrigué)
               Comment ça, qu'est ce que je fais là ? C'est toi qui est venu me chercher !

REMY
               Bin...

LE DOUBLE
               T'étais perdu. Je suis là pour t'aider à te retrouver.

REMY
               Cool ! Du coup on doit prendre quelle direction ? Moi, je dirais là mais je suis pas
               sûr. En même temps ça pourrait aussi être là-bas non ?

LE DOUBLE 
               Aucune idée.

REMY
(surpris)
               Mais tu viens de me dire que tu connaissais le chemin !

LE DOUBLE 
               Non, je suis là pour que tu te retrouves toi-même, je ne connais pas plus le chemin
               que toi...D'ailleurs, qu'est-ce que tu fais tout seul dans la forêt ? T'es pas avec tes
               parents ?

Les deux garçons commencent à marcher tout en discutant.

REMY
               Non... Ils travaillent comme d'habitude... Ils s'occupent pas tellement de moi tu
               sais. Je suis en vacances chez mes grand-parents pendant 1 mois.

LE DOUBLE
               Mais ils te laissent aller tout seul dans la forêt ? Eux non plus ne s'occupent pas de
               toi ?

REMY

               Si, si, enfin juste ma grand-mère...
               Mon grand-père s'enferme la plupart du temps dans son bureau, je sais pas trop ce
               qu'il fait. Là, j'ai suivi un lapin, je ne me suis pas rendu compte que j'étais allé aussi
               loin...
               Je suis complètement perdu.
               Oh là là, quand ma grand-mère va s'en rendre compte, elle va tellement
               s'inquiéter...J'espère que ça ne va pas lui retomber dessus, c'est la seule qui
               s'occupe vraiment de moi...

LE DOUBLE
               Ne t'inquiètes pas, on va trouver une solution.

Les deux garçons marchent côte à côte pendant un instant.

LE DOUBLE
               Que font tes parents comme métier ?

REMY
               Je crois qu'ils sont ingénieurs. Mais je ne suis pas sur. D'ailleurs je ne sais même pas
               ce que ça veut dire. Tu connais toi ?

LE DOUBLE
              Non...

REMY
              Ils m'ont jamais vraiment expliqué, tu sais, ils passent leur vie au travail, et quand
              ils rentrent à la maison, ils ne parlent que de ça. Quand je viens vers eux, ils
              s’énervent tout le temps en disant « tu vois pas qu'on parle, va jouer dans ta
              chambre ».

LE DOUBLE
              Tu leur en a déjà parlé ?

REMY
              Oui, à ma mère un soir où mon père n'était pas encore rentré. Elle m'a répondu
              qu'ils travaillaient beaucoup pour pouvoir payer ma nourriture, mes habits et
              mes jouets. Mais moi je crois qu'elle m'a menti, je vois bien qu'on est riches,
              je crois qu'on a pas besoin d'autant d'argent. Mon copain Lenny, lui, son père
              il est au chômage, il m'a dit que ses parents lui avait dit qu'ils étaient pauvres
              et pourtant il a aussi de la nourriture, des habits et des jouets.

LE DOUBLE
               Je crois que les adultes, des fois ils ont cette obsession de gagner plus d'argent
               qu'ils en auraient besoin, je crois que ça les rassure...

REMY
               Oui, mais moi tout ce que je veux c'est qu'ils passent plus de temps avec moi, et
               que quand ils ne sont pas au travail, ils arrêtent de tout le temps être énervés.

LE DOUBLE
               Tu devrais leur dire tout ce que tu viens de me dire !

REMY
               Oui, j'essayerai même si j'ai peur qu'ils n'aient pas le temps de m'écouter.
               Quand je serai grand, je travaillerai juste pour payer le nécessaire, pas plus et tout
               le reste de mon temps, je le passerai avec les gens que j'aime, je prendrai
               soin d'eux, je ferai tout pour eux !

LE DOUBLE
               En voilà un beau projet...

Le garçon se tient à la lisière de la forêt, il n'est plus perdu, il aperçoit la maison de ses grand-parents. Il se retourne un dernière fois vers son double et lui serre la main.

REMY
               Merci pour tout !

LE DOUBLE
               N'hésites pas si tu as besoin de parler, tu sais où me trouver.

Rémy se dirige vers la maison.


8  INT. MAISON DE CAMPAGNE / JOUR

Rémy enfant entre dans la salon au moment où sa grand-mère raccroche. Elle lui sourit.


9  EXT. QUAI DU METRO DE LA LIGNE 3 DIRECTION NORD / JOUR

Au rappel de cet épisode, Rémy sourit, il a l'air reboosté. Il se fait bousculer par une femme (40 ans, blonde, grande).

LA FEMME
               Vous êtes au milieu du passage ! Vous voyez pas que vous gênez tout le monde ?

Rémy hausse les épaules et reprend son chemin se dirigeant de nouveau vers un plan du métro. Il part ensuite à l'opposé.


10  EXT. QUAI DU METRO LA LIGNE 4 DIRECTION SUD / JOUR

Rémy s'avance sur le nouveau quai et entre dans la rame qui arrive.


11  INT. RAME DU METRO LIGNE 4 DIRECTION SUD / JOUR

Rémy s'assoit sur un siège inoccupé et pousse un long soupir. Il sort son smartphone et commence à jouer à un jeu. Il se prend tellement au jeu, qu'il perd la notion du temps. Autour de lui, les gens entrent et sortent du métro à chaque arrêt, sans que cela lui fasse lever les yeux de son portable.

VOIX FEMININE
               Prochaine station : Vieille ville. Terminus tout le monde descend du wagon. Next
               stop Vieille ville. Last stop.

REMY
(se figeant)
               C'est pas vrai !

On comprend qu'il a encore loupé la station où il voulait descendre. Il recommence à paniquer et sort précipitamment de la rame.


12  INT. COULOIR DU METRO / JOUR

Il déambule dans les couloirs du métro à la recherche de la sortie. Il croise son reflet sur la surface vitrée d'un espace publicitaire. Celui-ci lui fait un clin d’œil et lui indique du doigt une direction. Il se dirige vers les escaliers menant à l'extérieur.


13  INT. COULOIR DU METRO SORTIE DIRECTION VIEILLE VILLE  / JOUR

Rémy passe les portes automatiques vers  la sortie Veille Ville du métro. Grand hall, distributeurs de tickets alignés sur le mur à droite, guichet avec contrôleurs à gauche.
Face à lui deux escaliers qui partent chacun d'un côté remontant vers la ville.
Dans l'espace entre les deux escaliers, adossée au mur, une jeune femme – Nicole – expose sur une petite table pliante de petits objets et bijoux en terre cuite colorée.
Nicole : 1,65 m, élancée, longs cheveux bruns relevés en catogan, quelques boucles dansent sur son front. Elle des yeux rieurs couleur noisette. Elle porte une robe colorée ample de style un peu baba cool ; beaucoup de colliers et de bracelets qui cliquètent, visiblement de sa fabrication. Elle est en train de remballer, ses mains à quatre doigts (index et majeur fusionnés) sont bien visibles quand elle saisit les objets avec délicatesse.
Le regard de Rémy est irrésistiblement attiré par ces mains. Il se fige au milieu de la foule qui le contourne pour sortir. Un souvenir lui revient.


14  EXT. CAMPAGNE, CHATEAU DE HIXX EN ARRIERE-PLAN / JOUR

Rémy et Nicole enfants, 10-12 ans, jouent dans les champs autour du château de Hixx.
Nicole, cheveux longs bouclés dénoués, robe de cotonnade à fleurs, sandalettes fatiguées. Rémy, jean et basket.
Elle rit et virevolte dans les herbes folles. Rémy essaie de l'attraper. Ils s'arrêtent à distance du château. Nicole se tourne vers Rémy.

NICOLE
               C'est là. Il est beau, non ?

REMY
               Tu es sûre qu'il est habité ? Il a l'air abandonné…

NICOLE
               Ma cousine dit qu'il y a des lumière la nuit et de drôles de bruits. J'ai déjà aperçu
               des gens bizarres, tout pâles, à la fenêtre et aussi dans le jardin. Ceux-là
               paraissaient complètement à l'ouest.

REMY
               On va voir de plus près ?

Nicole lui sourit et lui prend la main. Ses quatre doigts se referment sur les siens.


15  INT. COULOIR DU METRO SORTIE DIRECTION VIEILLE VILLE  / JOUR

Rémy figé devant l'étal de Nicole. Les gens passent autour de lui, il s'avance.

REMY
               Nicole ? C'est bien toi ?

NICOLE
(lève les yeux sur Rémy, fronce les sourcil puis son regard s'éclaire)

               Rémy !!!! Tu n'as pas changé mon vieux ! Tu as toujours ces yeux inoubliables ! Que
               deviens-tu ?

REMY  
               Je fais mes études en ville, dans l'informatique. Et toi… que fais-tu là ?

NICOLE
              Je crée des objets, des bijoux, tu vois. J'essaie de me faire connaître pour monter
              ma boutique. Dis, tu te souviens quand on était gosse, les balades qu'on faisait
              au bout du monde connu…

REMY
               Oui, c'était chouette ! Tu te souviens du château ?

NICOLE
(du tac au tac)
               Celui avec les gens bizarres ?

REMY
               Oui. Celui-là. Ma grand-mère m'a demandé d'y porter ce paquet-là. (Il montre son
               sac)
. ET de le balancer par-dessus le mur d'enceinte. Je ne me souviens plus
               comment y aller, et puis je me perds tout le temps…  Pourrais-tu m'aider ?

NICOLE
(arborant un sourire malicieux, des étoiles plein les yeux)
              Une balade au bout du monde connu comme autrefois ? Toi et moi ?

Rémy acquiesce, rayonnant.

NICOLE
              Alors je finis de remballer et on y va.

Nicole chantonne « toi et moi, toi et moi, comme autrefois... », tout en rangeant ses affaires dans son cabas à roulettes.

NICOLE
              Tu as du temps ? Parce que ce n'est pas tout près. Qu'est-ce qu'il y a dans ton
              paquet, ça a l'air lourd !

REMY
               Je ne sais pas. C'est très lourd en effet.

NICOLE
               Tu n'est pas curieux ?

REMY
               C'est à ma grand-mère, elle ne m'a rien dit. Si j'avais eu besoin de savoir, elle me
               l'aurait dit. Elle me fait confiance, moi aussi. Ma "mission" est de l’emmener là-bas.

Rémy a l'air très fier en disant cela.

NICOLE
               Si c'est une mission sacrée, alors en avant !

Ils sortent du métro.


16  EXT. VILLE - TROTTOIR / JOUR

Encombré de son lourd sac, Rémy marche auprès de Nicole.
Ils arpentent les rues de la ville, se dirigeant vers l’ouest.


17  EXT. VILLE - PLACE PUBLIQUE / JOUR

Ils  arrivent sur une grande place animée. Une statue  équestre de Napoléon est figée au milieu de celle-ci. Une fontaine à ses pieds rafraichit les enfants qui jouent à s’éclabousser  en chassant les nombreux  pigeons. Rémy et Nicole se reposent un instant. Rémy en profite pour se délester de son fardeau. 

REMY
               Nicole, te rappelles-tu de ma grand-mère ? te rappelles-tu comme elle nous gâtait ?

NICOLE
               Oh oui, elle nous aimait beaucoup !

REMY
               Tu te rappelles de ses longs bavardages au téléphone ? Ca nous étonnait toujours de
               l’entendre répéter les mêmes histoires à ses amis...

NICOLE
               C’est vrai, on l’entendait rire longuement.

REMY
               Et bien aujourd’hui elle n’est plus la même, elle est bizarre... Allez, on se remet
               en route.


18  EXT. VILLE - TROTTOIR / JOUR

Ils marchent en silence. Rémy soucieux, Nicole stupéfaite. La ville défile : ses magasins, ses terrasses, ses cinémas. Ils s’intéressent à l’animation  jetant un coup d’œil aux vitrines sans s’attarder.


19  EXT. VILLE - TERRASSE DE CAFE / JOUR

Le sac devenant très lourd, les épaules sciées, Rémy propose une halte à un petit bar. Ils boivent lentement un coca-cola.

REMY
               Je te disais que grand-mère est devenue bizarre... Et bien, aujourd’hui, elle aime
               passionnément les fêtes foraines.
 
Nicole écarquille les yeux.

REMY
               Elle flâne entre les stands, se plante longuement devant les manèges, les regarde
               tourner en battant des mains.  Aux stands de tir, elle se fâche quand elle rate le
               gros ours ou le lapin jaune fluo...

Nicole sourit mal à l’aise.

REMY
               Comme une enfant, elle mange des glaces, des barbes à papa, des gaufres. Elle
               retourne chez elle en chantant, se léchant les doigts un grand sourire aux lèvres.

NICOLE 
(gênée)
               Elle est donc un peu maboule ?

REMY 
               On peut dire ça comme ça.

Ils n’ont pas envie de se lever et continuent de bavarder.

NICOLE
               Et ton grand-père ?

REMY 
               Il a disparu depuis plusieurs mois...
               Mais ma grand-mère m'a dit de ne pas m'inquiéter, qu'il allait bientôt rentrer.

NICOLE
               Oh là, là, et alors ?

REMY
               Tu sais, mon grand-père était un homme libre, désinvolte, un peu fantasque...

NICOLE
               Ah oui, je me souviens ! J’aimais bien quand il nous racontait des histoires
               invraisemblables de fantômes, de galaxies, d’extra-terrestres.
 
Autour d’eux, les gens déambulent ou bien, comme eux, s’arrêtent au bar. En face, un cinéma aux salles multiples offre une variété de films. Enfants, adolescents, adultes, le sourire aux lèvres, lisent les affiches et  se précipitent au guichet.


20  EXT. VILLE - TROTTOIR / JOUR

Sur la proposition de Rémy, ils reprennent leur longue déambulation vers l'ouest et gagnent les confins de la ville. Ils se trouvent enfin sur les chemins de campagne.


21  EXT. ROUTE DE CAMPAGNE / JOUR

REMY
               Et bien, avant sa disparition, il s’enfermait dans sa chambre avec ses jeux
               vidéo . Tu sais ces jeux de science- fiction, de soucoupes volantes, d’OVNIS.
               Il en était devenu fou, une vrai addiction, nous étions tous inquiets.

NICOLE
               Tiens donc ! Il est toujours aussi farfelu, un grand enfant en somme.

REMY
               Je peux te dire mes grands-parents sont hors normes...

NICOLE
               Et moi, je peux te dire qu'on va marcher encore un moment jusqu'au château !
               On devrait acheter quelque chose à grignoter, au cas où. Mais enfin,
               sais-tu pourquoi tu dois déposer ce fardeau au château et à qui tu dois le
               donner ?


22  EXT. EPICERIE DE CAMPAGNE / JOUR

A la première épicerie de campagne et sur les conseils de Nicole,  Rémy achète pain et pâté en tranches, biscuits et chocolat, yaourts à boire et boissons.
Rémy est silencieux, il rassemble ses idées. Il essaie de se souvenir ce que lui avait dit sa grand-mère, cette grand-mère dont les propos confus et la précipitation de tout dire sans rien dire de précis l’avaient  ébranlé .

REMY
(ouvrant un paquet de biscuits et en offrant un à Nicole)
               Ecoute, elle m’a confié ce sac de sport bien fermé pour que je ne l’ouvre pas, elle
               m’a vaguement indiqué le chemin à la sortie de la ville en direction de l’ouest,
               elle a parlé d’une forêt, de deux villages, d’un tunnel, d’une rivière, d’un mur haut
               et long. Mais il n’y avait pas d’ordre dans cette énumération, ni de distance, ni de
               temps.

NICOLE 
(attrapant un biscuit)
               Ah ! Ca me refroidit...Pourtant, tu n’as pas l’air inquiet.

REMY
               Si je le suis. Mais je dois jeter par-dessus le mur ce foutu sac...Voilà tout !


NICOLE
               Bon, alors, ne traînons pas, il va bientôt faire nuit...

REMY
              Tu n’as pas mal aux pieds, aux jambes ? Tu es gentille de m’aider dans cette étrange
              mission.

NICOLE
              Nous devons le faire. Même si cette histoire  n’a ni queue ni tête, c'est pour ta
              grand-mère...


23  EXT. ROUTE DE CAMPAGNE / JOUR

Rémy et Nicole reprennent la petite route de campagne paisible et ombragée, vers le château.


24  EXT. CHATEAU DE HIXX - DEVANT LE MUR D'ENCEINTE / JOUR

Soleil couchant sur la campagne. La fraîcheur de la petite rivière qui longe le chemin fait frissonner Rémy et Nicole. Ils croisent leurs bras pour se réchauffer.
Au bout du chemin de terre se dresse l’enceinte du château. Un mur en pierres, démesurément haut. Lorsque Nicole et Rémy commencent à le longer, on se rend compte qu’il fait deux fois leur taille. Au-delà de l’enceinte, on aperçoit quatre tours aux toits pointus, recouverts de tuiles grises garnies de mousse. La muraille est également recouverte de mousse et de lierre.
Aucun bruit, si ce n’est les pas des deux jeunes gens sur le chemin. Sans s’en apercevoir, leur conversation est désormais réduite à un chuchotement. 

NICOLE
                Voilà Rémy, nous y sommes.

REMY
                Rien sur le chemin ne m’a semblé familier et pourtant, maintenant que nous
                sommes arrivés, je me rappelle clairement cet endroit, même s’il me semblait plus
                impressionnant avec mes yeux d’enfant.
         
NICOLE
                C’est un  vieux château du Haut Moyen-Âge. Lorsque nous étions enfants, il était
                entretenu, mais le propriétaire est décédé il y a une dizaine d’années. C’était un
                vieil excentrique,  paraît-il. Collectionneur de jeux vidéo. Il n’avait pas d’enfants.
                Je ne sais pas qui l’habite maintenant.

REMY
               Peut-être est-il abandonné ?

NICOLE
               Rémy, ta grand-mère te demande de déposer un sac de l’autre côté de la muraille.
               C’est sans doute qu’elle prévoit que quelqu’un va le récupérer, non ?

REMY
               Oh, tu sais, avec ma grand-mère, on peut s’attendre à tout.

NICOLE  
               Et on aurait parcouru tous ces kilomètres pour jeter un sac que personne ne va
               trouver ? Un sac lourd en plus !

REMY
               Je dois bien avouer que j’ai le dos en compote.

Il grimace en faisant glisser le sac à dos de ses épaules. Il lève les yeux vers le mur et pousse un long soupir.

REMY
               Je ne sais pas comment nous allons réussir à faire passer ce sac par-dessus la .
               muraille

NICOLE
              Nous devrions tenter de faire le tour de la bâtisse, peut-être y a-t-il un endroit
              moins haut, ou mieux, des trous dans le mur.

REMY
              Inutile. Ma grand-mère a insisté pour que le sac soit jeté à l’endroit où la muraille
              est la plus près du chemin. Et c’est ici, puisque le chemin s’arrête là.

Plan sur le chemin qui s’arrête brusquement. Un grand champ de trèfle s’étend à perte de vue à sa suite. Pas de portail ou de quelconque entrée en vue. Juste l’enceinte. Un énorme chêne étend ses longues branches un peu plus loin au milieu des trèfles.
Rémy se penche vers le sac, l’attrape par une des lanières et dans un effort surhumain, tente de le jeter par-dessus l’enceinte. Il manque son objectif d’un bon mètre et le sac retombe à terre avec fracas. Haletant, Rémy se courbe en deux et pose ses mains sur ses genoux pour reprendre son souffle. 

NICOLE
               Mais enfin Rémy, tu es fou, et si ce sac contient quelque chose de fragile ?

REMY
               Si c’est le cas, pourquoi me demander de le jeter par-dessus un mur ?

NICOLE
               Par-dessus, Rémy, pas contre le mur. Il y a sans doute un matelas d’herbe de l’autre
               côté.

REMY
              Je serais bien curieux de savoir ce qui se cache derrière cette enceinte, en-dehors
              du tapis d’herbe.

NICOLE
              Moi aussi. Cette requête de ta grand-mère est tout de même très étrange.

Rémy ramasse le sac et s’éloigne du chemin. Il se retrouve au pied du chêne. Il fait signe à Nicole de le rejoindre.

REMY
              Tu vas me faire la courte échelle. Je vais tenter d’atteindre cette énorme branche
              qui s’étend presque jusqu’au mur, tout en haut de l’arbre. Elle est assez haute
              pour que je lance le sac et qu’il passe la muraille avec succès.
 
Nicole s’exécute. Elle entrelace ses étonnantes mains à quatre doigts, pour permettre au pied de Rémy d’y trouver appui. Avec un peu d’élan, celui-ci s’accroche à la branche la plus basse de l’arbre et entame son ascension.
Arrivé à la branche la plus proche de la muraille, il se met à califourchon et avance prudemment. Malgré l’apparente solidité de celle-ci, de soudains craquements avertissent Rémy qu’il n’est pas prudent de continuer. Il se redresse, enlève le sac de son dos et le jette une nouvelle fois devant lui. La faible distance le séparant de la muraille fait de cette tentative un succès. S'ensuit un bruit sourd, qui ne ressemble en rien à celui d’un atterrissage dans l’herbe. 

NICOLE
              On dirait bien que le sac a percuté quelque chose de dur, non ?

REMY
              Je ne sais pas, tout ça est de plus en plus bizarre. Notre mission est remplie. Partons
              maintenant. La nuit va tomber et je ne tiens pas à la passer ici. Cet endroit me
              donne la chair de poule.
 
Rémy et Nicole font demi-tour, et prennent le chemin du retour, non sans jeter quelques regards inquiets derrière eux.


25  EXT. CHATEAU DE HIXX -  MUR D'ENCEINTE / JOUR

Plan sur le vieux chêne, longeant la branche d’où Rémy a jeté le sac, puis par-dessus la muraille, comme si l’on suivait la trajectoire du sac. La caméra longe l’intérieur de l’enceinte, identique à l’extérieur. Soudain, on aperçoit le sac à dos bleu marine jeté par Rémy, perché sur un tas d’autres sacs à dos, de couleurs différentes, d’âges différents. Certains semblent être là depuis des années, d‘autres sont pratiquement intacts, comme posés là la veille. Il y en a une bonne cinquantaine, tous empilés au même endroit.
La caméra se déplace lentement de la pile de sacs à dos vers le château. Par l’une des fenêtres du rez-de-chaussée de cette bâtisse médiévale, on aperçoit un vieil homme, engoncé dans un costume marron en tweed élimé. Ses cheveux blancs sont plaqués en arrière, à la manière des hommes à qui on ne la fait pas. Ses yeux d’un vert transparent sont plissés et semblent scruter la pile de sacs à dos avec attention. Il sourit malicieusement.


26  INT. CHATEAU DE HIXX -  SALLE DES GARDES / JOUR

LE VIEIL HOMME
               Dis-donc, le Prude, toi qui tient les comptes comme personne, est-ce que nous
               n’aurions pas là notre 55ème sac intersidéral ?

Quelques mètres derrière lui se tient un homme malingre, à l’allure angoissée de celui qui attend que quelque chose de dramatique se produise dans sa vie. C’est visiblement à lui que l’homme s’adresse, ce qui lui fait rentrer encore un peu plus la tête dans les épaules, tel un animal maltraité. 

LE PRUDE
               On dirait bien, Robert. Vous ne voulez toujours pas me dire ce qu’il y a dedans ?

ROBERT
               Tu ne me croirais pas, le Prude.

LE PRUDE
               Allez-vous un jour essayer de les récupérer pour les ouvrir ? Nous sommes enfermés
               ici depuis si longtemps.

ROBERT
               Le temps n’est pas encore venu. Mais bientôt. Celui qui vient de jeter ce sac n’est
               autre que mon petit-fils, Rémy. Du moins, dans ce monde.

LE PRUDE
               Sait-il que vous êtes là ?

ROBERT
               Non.

(Se parlant à lui-même) 
               Et c’est mieux ainsi. Lorsque nous quitterons cet endroit pour retourner sur
               Bételgeuse, délivrer celle qui est ma femme dans ce monde, prisonnière d’un corps
               qu’elle ne comprend pas, il vaudra mieux que tous ignorent notre mission.

LE PRUDE
(s’approchant, le pas hésitant)
               Que dites-vous Robert ?

A ce moment-là, un individu pénètre dans la pièce. La petite trentaine, look décontracté de surfeur landais, il regarde tour à tour les deux hommes et s’arrête finalement sur Robert.

HOMME 2
               Alors vieux fou, encore en plein délire spatio-temporelo-débile ? Pourquoi n’êtes-
               vous pas à la table de tarot avec les autres ?

ROBERT
               Un coup de mou, Kill. Je me suis encore fait rafler la mise par le Philosophe. Il a le
               don de me courir sur le haricot avec ses citations et ses mains chanceuses. J’avais
               besoin d’une pause.

KILL
               Tu ferais mieux de redescendre avant d’en reprendre pour six mois supplémentaires
               en game désintox. Tu sais ce qu’il en coûte de désobéir aux règles.

(s’approchant de la fenêtre et se retrouvant côte à côte avec Robert)
               Je me demande bien ce que tu scrutes sans arrêt à cette fenêtre. Qu’est-ce qui
               t'attire ? Tu penses qu’une échelle magique va finir par apparaître pour t’emmener
               dans les airs rejoindre tes potes martiens ?

Kill laisse échapper un rire sardonique.

ROBERT
               J’y vois ce que j’ai envie d’y voir, Kill.
               Qui sait, peut-être est-ce la vérité que je vois. Une vérité qui t’échappe.

KILL
               Vieux fou, la vérité dans un tas de feuilles d’automne au pied d’un muret ? Allez
               ouste, vous deux, à vos cartes sans quoi j’en réfère au boss.

ROBERT
               On y va, Kill, on y va.

Tous trois quittent la pièce, éteignant la lumière. Dans la pénombre, plan sur la muraille. A la place du tas de sacs à dos gît un amoncellement de feuilles mortes, aux couleurs orangées.



Adeline, Anne-Dorothée, Alexia, Aurélie, Isabelle, Sabine, Sylvie
(Atelier d'écriture à Lyon - PLVPB / 2018)



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